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	<title>f0ll0w-me &#187; clotilde reiss</title>
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	<description>Invitation au voyage...</description>
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		<title>La Grande Evasion</title>
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		<pubDate>Sat, 07 May 2011 13:21:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>doudou</dc:creator>
				<category><![CDATA[Iranian jail]]></category>
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		<description><![CDATA[Résumé des épisodes précédents : me baladant, le nez au vent, innocemment, à Téhéran, je suis arrêté puis jeté en prison après qu’une fouille de mon ordinateur ait révélé mon récent passage en Israël. Nous sommes le 1er janvier. Luke, compagnon d’infortune néerlandais, m’y accompagne. Les 4 premiers jours sont consacrés à l’interrogatoire, au passage devant un juge. Puis laissent place à 10 longues journées d’ennui, où, coupés du monde extérieur, nous ignorons totalement à quelle sauce nous allons être mangé…]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center;"><em><a title="Prison Iran - Ambassade USA" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranAmbassadeUSA.jpg" target="_blank"><img class="aligncenter" style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade USA" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranAmbassadeUSA_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade USA" width="589" height="198" /></a> </em></p>
<br/>
<p><em>Résumé des <a title="Allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas…" href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">épisodes précédents</a> : </em></p>
<p><em>Me baladant, le nez au vent, innocemment, <a title="Allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas…" href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">à Téhéran</a>, je suis arrêté puis jeté en prison après qu’une fouille de mon ordinateur ait révélé mon récent passage en Israël. Nous sommes le 1er janvier. Luuk, compagnon d’infortune néerlandais, m’y accompagne. <a title="La Maison Dorée de Sarmakand" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">Les quatre premiers jours</a> sont consacrés à l’interrogatoire, au passage devant un juge. Puis laissent place à plus de <a title="Evin, la prison jour après jour" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">dix longues journées</a> d’ennui, où, coupés du monde extérieur, nous ignorons totalement à quelle sauce nous allons être mangé…</em></p>
<br/>
<p>Le matin du 16 janvier est d’une effrayante banalité. Comme si le temps s’était replié sur lui même pour former une boucle infinie, de 24h, toujours identique. Une boucle infernale, dont il est impossible de sortir, comme de ces murs. Mais bon, je n’ai abattu qu’un quart du chemin menant au déblocage de la situation, potentiellement au bout de deux mois… Pas le moment de baisser les bras. Alors je vais graver au mur une barre, la seizième. J’entame mon quatrième paquet de barres : c’est que ça commence à faire.</p>
<p>Comme si c’était encore possible, ma routine va être désagréablement brisée, ce matin. Pas de balade. On dirait qu’il y a du soleil, en plus c’est con… Mais bon, même si c’est rare, ce n’est pas la première fois qu’on nous “oublie”. Il ne me reste plus qu’à exécuter quelques exercices physiques, en attendant la sortie de l’après-midi. Qu’elle paraît loin cette balade… Comme je suis perclus de courbatures, cette séance est extrêmement pénible, et, en conséquence, allégée. Ne me reste plus que l’ennui. Je chante un peu… Le repas arrive finalement. Barquette de riz et poulet, on ne change pas un menu qui gagne. Le Domenech de la cuisine est iranien.</p>
<p>Puis, en tout début d’aprèm’, on vient chercher Luuk. Un peu trop tôt pour notre <em>gimnastik</em>, il se passe quelque chose. La police ? Le juge ? Etrange, en tous les cas : le gardien (ce jour là c’est le petit moustachu, tout sourire) vient ouvrir ma lourde porte métallique. Il n’a pas encore évacué Luuk ! Normalement, on vient nous quérir l’un après l’autre, quel que soit le motif. Puis, emmenant Luuk, il me laisse planté là, sur le seuil, avec mon bandeau pour les yeux (mais je le relève), les portes des deux cellules ouvertes. Pour être inhabituel, c’est inhabituel. Je jette un œil dans la pièce de Luuk, pour vérifier qu’il n’y a pas de traitement de faveur : nous sommes parfaitement à égalité. J’attends le retour du gardien, assez rapide. Il veut que je jette tout mon petit stock de bouffe, qui reste dans un coin de ma cellule : une orange, un kiwi, une galette de pain. Pas question ! Bon, à ce stade, je me dis que je suis soit libéré, soit transféré. Plus probablement libéré, mais sans voir de juge ou de flics, ça me paraît difficile à croire… Peut-être que l’ambassade de France a réussi à me faire sortir ? Dans le doute, j’embarque mes fruits, puis file le train à mon taulier.</p>
<p><span id="more-712"></span><br/></p>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Iranian haircut : une semaine après. “Look good, look Germany”" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIraniranianhaircut.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - iranian haircut" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIraniranianhaircut_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - iranian haircut" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Iranian haircut : une semaine après. “Look good, look Germany”</p></div>
<br/>
<p>Je reconnais les lieux : nous sommes devant la porte du médecin, vu le soir de notre incarcération. Au bout du couloir, c’est l’endroit où l’on nous a tiré le portrait, en face, la salle des relevés d’empreintes. Luuk est assis sur une chaise, souriant. Le gardien nous mets côte à côte, relève les bandeaux, puis nous désignant tous les deux : ”<em>Talk !</em>”. Un regard de mon compère et j’ai compris que pour lui, ça fleure bon la liberté. Nous levons les yeux vers notre geôlier, celui qui a le plus de mal en anglais. “<em>Today bye-bye ?”</em>, avec un signe de la main ? “<em>Yes, yes, bye-bye”</em>. Une bouffée de joie m’envahit, mais il est encore un peu tôt pour la laisser éclater. Luuk est mené chez le médecin, il sort au bout de 5 minutes, et est mené dans la petite pièce connexe, celle où l’on nous avait demandé de nous désaper. A mon tour. Le docteur me regarde par dessous, derrière ses lunettes rondes : “<em>Physic, good ?</em>”. “<em>Yeah yeah, physic good !”</em>. Puis, mettant un index sur sa tempe, et le faisant tournoyer comme pour désigner un fêlé : “<em>Good ?</em>”. “<em>Yes !, mental, good !”</em>. On prend mon poids, je fais deux cabrioles pour lui arracher un sourire. On me mène à mon tour dans la petite pièce, où je retrouve avec joie mes fringues. Je tâte la money pocket de mon fut’ : la SD Card est toujours là, avec ses 4 mois de vidéos intactes. J’entends quelques exclamations ravies de Luuk : en sortant, dans le bureau du fond, je vois nos affaires sur une table. Mon PC. Je ne pensais pas qu’ils me le rendraient, les cochons. Je récupère ma caméra, mon passeport, mes sous, mes clopes, mon sac à dos. J’allumerais l’ordi plus tard, là c’est un peu déplacé, j&#8217;espère qu&#8217;il l&#8217;ont pas bousillé. Signe un doc comme quoi, rien ne manque.</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<div id="attachment_800" class="wp-caption aligncenter" style="width: 517px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/Mana-Neyestani-liberation.jpg"><img class="size-large wp-image-800 " title="Mana Neyestani liberation" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/Mana-Neyestani-liberation-634x1024.jpg" alt="Mana Neyestani liberation" width="507" height="819" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<p>Le gardien nous redépose dehors. Nous demande ce que nous allons faire : on va descendre à Ispahan, Tabriz, Persépolis, sans doute. Le visa de Luuk s’est expiré pendant la détention, un peu de galères administratives en perspective. Nous discutons tous les deux à mots couverts, rien de bien franc tant que nous sommes dans l’enceinte de la prison. Notre geôlier nous fait signe de nous taire, précipitamment, rabat les bandeaux. Des flics entrent, discutent à haute voix. Ils nous embarquent, nous flanquent dans le gros Trafic… Nous nous sentons quitter l&#8217;enceinte d&#8217;Evin.</p>
<br/>
<p>20 minutes plus tard, l’un des flics nous retire nos <em>no-shesh</em>, nos menottes. Nous sommes entourés de six hommes armés de fusils mitrailleurs. Vaudrait mieux qu’effectivement, on nous libère… Mais rien ne laisse présager un piège : notre escorte est détendue, se fait des blagues, nous pose les questions habituelles en <em>Baby English</em>. Je partage ma dernière orange avec Luuk. Une bonne heure d’embouteillages plus tard, le véhicule s’aventure sur la place Khomeini, nous vérifions alors que notre point de chute est bien notre hôtel, et demandons à ce qu’on nous laisse là, parcourir les cinq cents derniers mètres à pied. “<em>Non, non&nbsp;&raquo;”</em>, insistent-ils, “<em>On vous dépose devant”</em>. L’envahissante gentillesse des iraniens n’a d’égale que leur insensée paresse lorsqu’il s’agit de marcher deux minutes : alors c’est parti. Notre boulevard est en sens unique, à contresens, alors le fourgon s’engage dans des voies parallèles bondées, bloquées, surchargées. Téhéran est l’une des villes les plus propices à susciter des suicides collectifs parmi le corps de métier des urbanistes : un développement époustouflant, incontrôlé, sur fond d’inexistence, jusqu’à il y a peu, de tout transport public. Cinq cents mètres. Encore une grosse heure de perdue. Je tâte nerveusement le paquet de clopes au fond de ma poche : ces gars là me rendent fou, la nicotine est ma seule obsession désormais. On arrive enfin devant l’hôtel de Luuk. On se rabat dans la circulation anarchique… La porte qui coulisse. Une poignée de main parce qu’on est poli tout de même, un bond, un geste d’au revoir du bout des bras, le minibus s’ébroue et repart dans le flot déchaîné.</p>
<br/>
<p>Nous le regardons disparaître de notre vue avant de sauter dans les bras l’un de l’autre, de soulagement, de joie. On vérifie que tout va bien. J’allume ma première clope (une Bahman, 3000 livres iraniennes le paquet, c’est du <em>cheap</em>) : elle est immonde, je crache mes poumons. Luuk me dit que c’est peut-être l’occasion d’arrêter. Oui, c’est vrai, mais celle là j’en ai trop rêvé, pas question. J’apprécie les dernières bouffées. Evidemment, nous sommes dans le noir total en ce qui concerne l’appréciation de notre situation, ici, dans le monde libre. Nous nous décidons alors à aller voir nos hôtels respectifs, pour réserver une chambre, vérifier qu’ils aient bien conservé nos affaires. Puis nous nous retrouverons devant histoire de filer à l’Internet Café, rassurer nos parents, pour peu qu’ils se soient inquiétés de notre absence. Ensuite, un super repas à l’Armenian Club, en plus ils devraient pouvoir nous fournir une bouteille de pinard <em>au black</em> eût égard à notre situation. Les ambassades sont fermées : nous nous y rendrons dès demain matin. Puis, en fonction de que nous diront nos différents interlocuteurs, pourquoi pas reprendre la route ensemble ?, nous avons tous les deux désormais la même idée en tête : aller voir les sites principaux en Perse Centrale, et mettre les bouts vite vite pour l’Inde en choppant un vol dans le Golfe Persique. Rendez-vous dans dix minutes.</p>
<p>A mon hôtel, je découvre un tenancier content de mon retour. Il me singe le passage de la police, puis “<em>France embassy, France embassy”</em>. Oui bah plus tard la <em>France Embassy</em>, tu comprends, là, elle est <em>closed</em>. L’homme insiste, je prends congé et récupère mon sac, en lui demandant de me dégotter une piaule. L’américain descend. L’américain, c’est un iranien, mais il a vécu deux petites décennies aux Etats-Unis, s’installant avant la Révolution, pour revenir dans son pays de naissance il y a quelques années. Cinquante ans, mais la silhouette bedonnante usée, cassée, une barbe grise éparse et des cheveux courts sous une casquette fatiguée. J’avais déjà discuté avec lui avant la taule, dans ses yeux vifs s’allume une petite lumière dès qu’il peut parler anglais. Et il est volubile, avec un accent yankee-persique, assez indéchiffrable. Les chicots qui lui restent semblent plantés aléatoirement dans ses gencives. Il m’explique qu’un représentant de l’ambassade de France est passé par ici et a laissé un numéro de portable, à rappeler. Que je dois 100$ pour la chambre et la garde du sac (d’où mon tenancier content de me voir), et un tips au garçon qui m’a fait ma lessive. <em>Nice</em>. Je double-tips le garçon (qui m’a sans doute piqué ma clé MP3, le veule), branche mon ordinateur et l’allume. Je veux vérifier qu’ils n’ont pas touché aux données : on dirait que c’est le cas. Même mes photos d’Israël sont toujours là ! Bon, l’ambassade. La réception est déjà au téléphone avec mon sauveur. Il m’informe que leurs services passent me récupérer, avec mes affaires, je dormirais en Terre Française. Chouette. Je remballe mon fatras, récupère le numéro de l’hôtel de Luuk : idem de son côté. On se tient au courant par email. Je passe 20 minutes à fumer clope sur clope, en laissant croire à l’américain que je comprend ce qu’il me baragouine, alors que je n’en saisis pas un traître mot.</p>
<br/>
<p>Deux concitoyens viennent me chercher. Je ne sais pas s’il serait bien malin de nommer ou de décrire ceux que j’ai été amené à rencontrer à partir de  ce moment là, je vais donc m’en abstenir… Ils s’attendent probablement à récupérer un traumatisé, un gars qui resterait proscrit dans un coin murmurant “C’est pas moi, c’est pas moi…”. Histoire de ne pas laisser le doute s’installer, à la première question, “<em>Tu as besoin de quelque chose ?”</em>, je leur demande de la coke et des putes, histoire de fêter dignement cette sortie de prison avec les deniers du contribuable. Eclats de rire. Ces mecs sont sympas, ainsi que les autres membres de l’ambassade. Dans la voiture aux vitres fumées, je décris brièvement les faits, ou ce que j’en connais. Ils me confirment qu’ils ne savaient pas le motif de mon interpellation, pas plus que mes parents. Ils me tendent un téléphone, je peux joindre la maison, quelques instants, car nous franchissons déjà la porte de l’allée de l’ambassade.</p>
<p>Mes parents ont été prévenu de ma libération, aussi, lorsque je les ai au téléphone, c’est le soulagement qui prévaut. Je leur brosse un portrait sommaire, de tout ce qu’il peut y avoir de rassurant dans mon aventure. Après tout, je n’ai pas été maltraité, affamé, battu ou que sais-je encore. Je ne suis resté enfermé “que” deux semaines. Le plus dur aura été le manque d’information, si j’avais été informé (et si tout le monde avait été informé) que mon incarcération durerait quinze jours, j’aurais rongé mon frein, mais l’épreuve aurait été plus surmontable. Je m’inquiète ensuite de leur sort : comme toujours, la force de ces deux là n’aura de cesse de m’étonner. C’est pas qu’ils aient passé des moments facile (<em>bon débarras !</em> :) ), mais me connaissant assez bien, ils savaient que j’avais les ressources pour tenir. Ce qu’il leur fallait donc faire aussi. En bons connaisseurs des régimes à la con, et de la culture moyen-orientale &#8211; mes vieux sont voyageurs, et ont vécu en Egypte, Irak, et Arabie Saoudite entre autre -, ils savaient qu’il ne leur servait à rien de paniquer, que l’intrigue pouvait avoir un dénouement plutôt inattendu, mais probablement heureux, pour un ressortissant occidental. Ils se trouvèrent même à rassurer des membres de la famille, des amis et voisins moins au fait. Très fier de retrouver cette force de caractère familière, je les plantais là en leur promettant de les rappeler plus longuement. Je jetais mon sac dans la chambre qu’occupa longuement Clotilde Reiss, puis fût invité à débriefer tous l’embrouillamini.</p>
<br/>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Prison Iran - Jardins Ambassade de France Teheran" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranJardinsAmbassadedeFrance.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Jardins Ambassade de France" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranJardinsAmbassadedeFrance_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Jardins Ambassade de France" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Les jardins de l’Ambassade de France, sous la neige et la lumière hivernale…</p></div>
<br/>
<p>Je vous ai bien tartiné l’ensemble du récit. mais à cette occasion, j’appris aussi quelques tuyaux. Tout d’abord, le lieu de notre interpellation. On nous avait parlé de <em>Zone sensible</em> lors de nos interrogatoires ; il s’avérait en fait que le carrefour où nous fûmes arrêtés était situé à l’angle d’un pâté de maison, très surveillé. C’est ici que se trouve la villa de l’ayatollah Khamenei, le Guide Suprême (et successeur de Khomeini, premier Guide Suprême en 79, ne pas confondre). Effectivement pas le meilleur endroit pour sortir le laptop. En se fondant sur <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">mes repérages solaires approximatifs</a>, nous déterminons que j’ai ensuite été conduit Evin, un établissement pénitentiaire renommé… La question de mon avenir se pose : on me recommande de repartir au pays. Une solution que je ne rejette pas, mais je préfèrerais reprendre la route, avec le père Luuk éventuellement. En Iran ? On me le déconseille vivement. Pourquoi pas sauter directement en Inde alors ? Je décide, sur leur avis éclairé, d’en discuter avant tout avec mes parents.</p>
<p>Je demande à me rendre sur Internet : j’ai une foultitude de mots de passe à changer. Facebook, emails, puis, comme tous utilisent le même code, l’ensemble de mes services web y passent. Sur le réseau de Zuckerberg, sur Twitter, ou dans mes messages, je reçois une foultitude de mots de soutien, beaucoup de paroles gentilles pour ma famille, mes parents. Pas question d’y toucher maintenant, je fais le dos rond. Sur Facebook, mon père a annoncé ma libération, ça commence à être bien relayé. Je mets le tout hors ligne, recommande de faire profil bas à tout le monde. Ne sachant pas si mes moyens de communication sont espionnés, inutile de provoquer les autorités iraniennes au motif de laisser éclater ma joie online.</p>
<p>J’arrive sur l’une de mes très vieille adresse email, la “Voila”. Rentre l’ancien password. Une notification, en français, s’affiche : mon compte doit être réinitialisé, ne l’ayant pas visité depuis plus de 6 mois. Normal pour moi. Etonnant de la part des iraniens : je pensais qu’ils avaient vérifié tous mes <em>secret emails</em>. L’enquête n’a pas dû être bien profonde. A la réflexion, je n’ai même pas pensé à demander un papier à ma sortie, un justificatif, n’importe quoi, prouvant notre remise en liberté en bonne et due forme, après blanchissement. Il n’y a aucune trace tangible de cette parenthèse de bagnard. Je n’ai pas eu de jugement à ma libération, rien. Une enquête bâclée… Est-ce que j’ai fait quinze jours de taule “préventive”, 15 jours “de garde à vue” ? Faut pas faire ch… le régime. Un comportement déviant, et hop, 15 jours à l’ombre, ça le calmera. Allez savoir.</p>
<br/>
<p>Le personnel de l’ambassade de France n’est pas vraiment de cet avis, et je les comprend. Pour eux, c’est un emprisonnement d’abord tout à fait illégal, n’ayant même pas été notifié de ma rétention ; et ceci peut survenir à n’importe quel moment dans un pays très risqué. Pas de bile à me faire sur mes photos d’Israël, ils les auraient trouvé de toute façon. J’objecte que, bien planquées, et comme ils n’avaient pas à les chercher outre mesure, j’aurais pu m’éviter ces mésaventures. On me répond qu’ils auraient dégotté les photos, qu’ils nous auraient interpelé pour d’autres motifs. L’Iran est un pays dangereux avec un régime oppressant peu respectueux des droits et libertés, publiques et individuelles. Force est de m’incliner, ils connaissent mieux le dossier que moi. Ils ont très peur du passage d’autres touristes, tartinent la page de recommandation des Affaires Etrangères de rouge et d’ “Attention danger”.</p>
<p><em>Après le roman que je viens de vous délivrer, je ne peux pas leur donner tort. S’il faut reconnaître, et <a title="Aperçus perses" href="http://www.f0ll0w-me.fr/apercus-perses/trip">j’y reviendrai</a>, que l’Iran est un pays magnifique, à la population magique, leur système politique est indubitablement l’un des plus dangereux et inconstant de la planète. Seuls les voyageurs chevronnés devraient s’y rendre, hommes de préférence, après avoir bien vérifié de ne contrevenir à aucune loi locale, d’être absent d’Internet, et encore !, en sachant que toute rencontre avec un représentant de l’autorité peut être prétexte à de sérieuses emmerdes pouvant très mal se finir, quand bien même vous n’auriez aucun tort à vous reprocher. Il faut se tenir à l’écart des substances ici illicites, en premier lieu l’alcool, et ne pas parler trop librement aux autochtones : les services secrets ont des yeux et des oreilles partout. Je ne suis pas partisan de couper du monde une population opprimée non plus, et la présence d’étrangers fait un bien fou à de nombreux iraniens. Mais le danger est réel, omniprésent, constant et facétieux. Evidemment, tout  individu en relation avec ma personne risque de sérieux problème, surtout si nous avons communiqué par mail (cet individu risque surtout de ne pas se voir accorder le visa, de toute façon). Pour ma part, je serais dans le premier avion à destination de Téhéran une fois la République Islamique renversée, ce qui se produira de mon vivant, à n’en pas douter, vu l’archaïsme de ce régime et la volonté de changement de nombreux iraniens.</em></p>
<br/>
<p>Mon tour d’Internet est rapidement interrompu : on m’invite à me joindre au repas officiel, “grignote” organisée autour du passage d’entrepreneurs français en Perse. Dans les salons de réception aux grandes portes vitrées, aux plafonds hauts, ornementés de fresques, d’angelots, de lustres en cristal, aux murs richement habillés de panneaux festonnés, et dont la teinte claire reflète les lumières chatoyantes ; dans ces salons s’étale un buffet somptueux, un banquet de rois, éparpillé dans de grands plats ronds &#8211; j’aperçois des quenelles -. J’ai à peine pris le temps de mesurer l’écart avec le tableau que m’offrait la veille, cette cellule grise avec une barquette en aluminium, la cuillère en plastique, accroupi au sol, que je suis déjà le nez dans mon assiette. J’ai repris du riz, je suis pas rancunier. Il y a même du vin, un picrate qu’est pas sorti d’la cuisse à Jupiter. On fume une clope entre le fromage et le dessert, on est détendu pour un bâtiment officiel. Les convives sont franchement sympathiques, quand ils ne parlent pas boutique, et, en prenant des gants, s’enquièrent un peu de mes aventures. On m’apprend un peu ce qu’il se passe “dehors” : Ben Ali se serait fait éjecter, il a peut-être pris un avion direction Djedda. C’est fou.</p>
<p>Peu avant minuit, me voilà seul. Tiens donc. Pour la première fois depuis longtemps. Mais cette parenthèse sociale m’a fait un bien fou. Je fume une clope d’abord… On m’a donc refilé la piaule qui abritait Clotilde Reiss. Bon y a pas à dire par rapport à ma cellule. Mais même par rapport à toutes les chambres d’hôtels miteuses que j’ai pu rencontrer ces précédents mois, ou par rapport à (feu) mon appart, y a pas photo. J’ai quatre pièces pour moi, distribuées par un couloir. Dans la cuisine, les cuistots m’ont laissé du pâté en croûte, deux croissants, de quoi faire le petit déj. Il y a du café, du thé, un grille pain… Quel bonheur. La salle de bain: un chiotte à l’occidentale !, et une vraie douche qui tient la route. De l’eau chaude, bien sûr. Clean. Place au salon, avec une petite TV, branchée sur le satellite. Y a TV5 en français. Canapé, table basse, corbeille de fruit, cendar. La chambre dispose d’un grand et confortable plumard. Et d’un téléphone. Il est temps d’appeler l’Auvergne. Puis ma frangine. Une cousine, un ami. J’ai assez abusé de nos impôts pour m’en arrêter là. Un retour en France s’impose, mes vieux y tiennent : ça se fera par le premier avion, on m’avait parlé du mardi matin je crois.</p>
<br/>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Prison Iran - Suite Clotilde Reiss Ambassade de France" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranSuiteClotildeReissAmbassadedeFrance.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Suite Clotilde Reiss Ambassade de France" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranSuiteClotildeReissAmbassadedeFrance_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Suite Clotilde Reiss Ambassade de France" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">C’est assez bien foutu cette piaule, faut admettre !</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<br/>
<p>Ce qui me laisse le lendemain, lundi, à passer ici, “enfermé&#8217;” à nouveau. Je suis pas enfermé, d’abord je suis super libre de me balader dans l’enceinte de l’ambassade, ensuite, j’ai le droit de sortir, mais on me l’a fortement déconseillé. Mais bon je m’en fous, c’est un terrain immense pour une journée. Et déjà !, ces quatre pièces me suffisent amplement. Douche. Puis salon, le PC est branché, il est temps de me venger sur quelques jeux vidéos, clope au bec. TV5 Monde en fond, desfois que. Et le temps passe en oscillant de l’un à l’autre. 4h30, je décidé d’aller me coucher. Mais là début une émission assez bizarre. C’est un belge, passionné de rhododendrons, qui part visiter des congénères au Canada. Fou. Une émission sur les rhododendrons. Avec l’accent belge ET l’accent québécois. C’est trop énorme. Il faut que je reste devant l’écran.</p>
<br/>
<p>Si je cite cette anecdote (véridique), c’est pour mieux expliquer à quel point, ce soir là, n’importe quoi me passionnait. J’avais subi un tel sentiment de privation, que tout prenait soudainement un intérêt insensé. Je ne faisais trop rien pourtant. Mais je rouvrais de vieux jeux vidéos, cinq minutes, puis j’y restais une heure. Je regardais une scène de film (pour voir si elle était bien comme je me l’imaginais, depuis la prison), avant de regarder la moitié du long métrage. Je remplissais des grilles de sudoku, tout en levant le nez pour contempler &#8211; et pour la peine avec une réelle passion &#8211; les maniaques du rhododendron énumérer les espèces sub-équatoriales du plateau Kenyan.</p>
<p>L’électricité sautait dans la cuisine alors que j’allais chercher une énième cafetière pleine, puis dans le salon peu après. Vaille que vaille, je tirais une fragile rallonge depuis la chambre, fruit de toutes les multiprises collectées dans les murs. 6h. On m’a dit qu’à sept heures du matin, je pourrais aller faire joujou sur Internet dans les bureaux : autant attendre. C’est donc victime (consentante) d’une nuit blanche que je me retrouvais à <em>geeker </em>toute la matinée durant. Lors d’un petit repas à la cafét’, on me rappelle que ce soir, l’ambassadeur de Hollande, sa famille et Luuk passent dîner avec nous : chouette. Plutôt que de piquer un roupillon, je passe mon après-midi en vaines et délicieuses occupations, encore.</p>
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<p>Nos invités se présentent. L’ambassadeur de Hollande et sa femme parlent parfaitement français, et Luuk, malgré sa modestie, n’est pas en reste. Même leur jeune fils s’y entends déjà dans la langue des Lumières, et ce n’est pas sa première langue étrangère. Les néerlandais sont bénis : leur langue est tellement repoussante qu’ils en acquièrent de nombreuses autres, avec brio, dès le plus jeune âge. Apéritif détendu, toujours dans les riches salons de réception… J’aide notre jeune invité à se débarrasser de quelques niveaux de Mario sur sa Game Boy (le pauvre n’a pas encore saisit l’intérêt de la touche “courir”), encouragé par ses exclamations enjouées. A table, j’en apprends un peu plus sur comment Luuk a vécu l’aventure de son côté, passablement de la même façon. On lui a rasé sa barbe rousse débordante en taule, il a l’air beaucoup plus jeune, une trentaine d’années tout au plus. Son quotidien a été peu ou prou le même, ses interrogatoires nettement plus capillo-tractés, puisqu’il n’a même pas mis les pieds en Israël. Il a tout d’abord nié savoir que j’y avais été, avant de leur avouer que je le lui avais révélé ce fait dans la voiture, lors de notre arrestation. Il a eut pas mal d’emmerdes avec son visa, tout le monde confondant sa date limite d’entrée sur le territoire iranien avec sa date limite de séjour… Mais bon, tout était en règle de ce côté là. Plus déroutant, il était à deux doigts d’une tentative de <em>bakchich </em>de nos gardiens. En effet, il était équipé d’une petite banane (y a bien que les hollandais pour continuer à en utiliser, je sais) glissée à même le corps, en bandoulière, et qui n’avait pas suscité de méfiance à la première fouille : le policier l’avait tâtée mais laissée en place. Dans le secret de la petite pièce où nous nous déshabillâmes, il la conserva sous son pyjama, et passa alors les 15 jours de détention avec 700 US$ sur lui ! Corrompre des fonctionnaires de l’administration pénale qui ne parlent pas anglais étant particulièrement délicat, il n’avait pas encore tenté d’en avoir l’usage, mais se le réservait d’ici à quelques jours… Il avait finalement été récupéré par son ambassade sans heurts, mais comme ces derniers n’ont pas eu d’affaire Reiss, il fut logé chez l’habitant, ce qui lui convenait tout à fait. Lui aussi avait décidé de rentrer rassurer sa famille, avant de repartir pour l’Inde, nous nous sommes donc convenu de nous retrouver là bas [et pour votre info, on s’y est raté, mais on a passé un mois ensemble en Thaïlande, entouré d'une belle brochette de joyeux drilles…].</p>
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<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Prison Iran - salons Ambassade de France" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranAmbassadedeFrance.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade de France" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/05/PrisonIranAmbassadedeFrance_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade de France" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Un petit bout des salons de l’Ambassade, eux aussi assez classieux…</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
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<p>J’apprends enfin comment la nouvelle de notre arrestation s’est réellement répandue. Histoire incroyable. Les parents de Luuk ayant décidé de passer Noël en famille, ils avaient tenté les démarches pour un visa pour l’Iran, une opération extraordinairement complexe sauf si vous vous décidez à <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-turquie-du-nord-est/trip" target="_blank">le demander à Trabzon</a>, Turquie. On vous demande entre autre de fournir des relevés d’empreintes digitales, vos fiches de payes, votre parcours détaillé, un chèque de xx euros (ça dépend d’où vous venez, mais c’est souvent élevé), ainsi qu’une invitation par un local ! Pour se dépêtrer de ce merdier, le plus simple reste de faire appel à une agence spécialisée dans les visas, <a href="http://iranianvisa.com/about.htm" target="_blank" class="broken_link">iranianvisa.com</a>, par exemple. Ils vous aident à constituer le dossier, l’envoient à l’ambassade. Peine perdu pour les géniteurs de mon comparse : leur demande se voit refusée. Ces braves gens passent donc leur Noël à la maison, et font leur bonhomme de chemin jusqu’à ce qu’un nouveau mail vienne briser leur train-train : iranianvisa.com les informant qu’ils n’ont pas reçu le paiement (exorbitant) pour leurs services, vers le 5 janvier. Ni une ni deux, les hollandais leur répondent poliment d’aller se faire foutre ; ce à quoi ils reçoivent pour réponse un “Bande de …, c’est bien fait si votre fiston est en taule par chez nous”. Ce qui laisse entrevoir d’une fort belle façon le fonctionnement d’une boîte iranienne dont le cousin du dirigeant est au Ministère de l’Intérieur. N’ayant pas reçu de réponse à leurs <em>Happy New Year!</em>, les parents de Luuk prennent un peu peur quand même et en informent leur ambassade. Armé du Lonely Planet, ils repèrent l’hôtel où Luuk a posé ses valises, le moins cher. Le propriétaire les rassure : “Oui oui, j’ai bien un hollandais qui n’a pas pointé le bout de son nez depuis plus d’une semaine, et son sac est là. Mais pas de problème, il est aux mains de la Police. Ils sont passés la veille à un hôtel, juste derrière chez moi, récupérer le passeport d’un français disparu dans les mêmes circonstances !”. Les néerlandais prévinrent leurs alter-ego <em>froggies</em>, le bruit se répercutant jusqu’à chez mes parents par la suite. Ubuesque.</p>
<p>L’épouse de l’ambassadeur de Hollande récupéra auprès de ma guesthouse un papier vaguement officiel portant un numéro de dossier consécutif au retrait de mon passeport. C’est la seule mention officielle à ma connaissance de notre détention. Interrogées, les autorités iraniennes nièrent tout d’abord avoir mis sous les verrous deux occidentaux, avant d’admettre, mais de traîner des pattes pour nous mettre en relation. Armé de ce numéro de dossier, elle tenta (sans succès) de déterminer l’accusation portée contre nous, les conditions de notre interpellation et les possibilités de nous contacter, en arpentant des bureaux du Palais de Justice ressemblants à un croisement entre <a href="http://www.youtube.com/watch?v=IqhlQfXUk7w" target="_blank">The Ministry of Silly Walks</a><em> </em> des Monthy Python (Flying Circus) et la <a href="http://www.dailymotion.com/video/xafzxn_la-maison-qui-rend-fou-les-12-trava_lifestyle" target="_blank">Maison qui Rend Fou</a> des 12 Travaux d’Astérix.</p>
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<p>On renvoie tous le monde à ses pénates pas trop tard : Luuk décolle dans deux jours, moi, c’est demain, mardi matin, 6h. Soit départ au milieu de la nuit, l’ambassade m’affrète un chauffeur, ainsi qu’à trois autres français de la mission économique, qui décollent par le même avion. Il serait bon que je dorme un peu, d’autant que, comme j’ai pu m’en rendre compte lors du repas, la fatigue gagne du terrain. Déjà que pleinement éveillé, mon anglais reste un peu trop tâtonnant, j’avais multiplié les bégaiements et les hésitations au cours du repas. Mais je préfère me coller le nez dans le bouquin. Puis la téloche. Le PC. Le bouquin. Téloche. Je fais mon sac, regarde l’heure. Il me reste une heure et demi pour roupiller… A contrecœur, je mets le réveil, me couche à regret. Je m’agite et je n’arrive pas à trouver le sommeil. J’ai finalement l’impression de sortir d’un petit somme, mais le réveil n’a pas sonné… Je me lève d’un bond : ne pas rater l’avion !!! …je suis allongé depuis une demi-heure seulement. Et je n’ai définitivement pas envie de dormir.</p>
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<p>Je discute un peu avec l’accompagnateur de l’ambassade dans la voiture, je pense surtout à mon retour en France. Mon père a posé un congé, et mes parents viendront me chercher à Charles De Gaulle. J’ai une sacrée histoire à raconter dis donc.  Repasser à Paris, faire un saut à Angers. Préparer le départ pour l’Inde, dans un mois, ce serait bien, le visa expirera rapidement ensuite. Arrivé à l’aéroport, je suis surpris par la foule, le bruit, les conversations. A part ma brève attente, déboussolé, à l’hôtel, je ne me suis pas plongé dans la société civile iranienne depuis 17 jours. Les femmes voilées aux comptoirs donnent la réplique à des techniciens énervés qui s’efforcent de relancer le système informatique planté. Bordel iranien, policé, organisé, à cet aéroport qui est aussi la vitrine du pays. On nous annonce que l’avion atterrira en France avec du retard : notre vol direct fera escale au Danemark, “<em>parce qu’on a pas assez d’essence”</em>. Bordel ir… Bordel de merde. Je commence à être impatient de rentrer. D’abord, on a pas d’essence, en Iran ? Un pays qui a plus de pétrole que de flotte ? Mais bon, si l’Iran a du pétrole, brut, l’Iran n’a pas construit de raffinerie, depuis la chute du Shah. Normal. Et avec l’embargo, m’apprend-t-on, Iran Air, la compagnie nationale iranienne, n’est plus autorisée à acheter de l’essence sur les tarmacs de certaines nations. Et fait donc le plein où elle peut, sur la route, plus ou moins. A Copenhague. &#8216;chier.</p>
<p>Je me sépare de mes trois accompagnateurs pour monter dans la carlingue. Nous avons confié mon ordinateur au bagage à soute de l’un d’entre eux, au cas où les autorités iraniennes voudraient me chercher d’ultimes bisbilles. Mais pour l’instant, j’ai franchi la douane et tous les contrôles sans encombres. Je taille le bout de gras avec mes nouveaux compagnons, des entrepreneurs dans le bâtiment entre deux âges, qui ont de la gouaille et n’hésitent pas à en avoir l’usage. Sympas. Je m’installe dans mon petit siège, alors que la cabine est bien chargée. Ca sent bon la liberté tout ça : les moteurs démarrent. L’avion s’ébroue, va prendre place en bout de piste. Attend. Les moteurs ralentissent, s’arrêtent. Attente. Ils reprennent finalement, le temps pour l’avion de faire demi-tour. Un murmure parcours l’assistance tandis que nous sommes invités à rejoindre le terminal le temps de résoudre “un problème technique”. J’espère ne pas être le problème technique. Je ne m’attends plus qu’à voir des flics iraniens à la sortie, ce serait parfait.</p>
<p>Rien de tout ça bien sûr, mais une longue attente. Les techniciens fouillent les entrailles d’un réacteur… L’avion est un Airbus. Avec l’embargo, l’Iran ne peut plus acheter de pièces de rechanges, la flotte d’Iran Air tombe donc en décrépitude. La semaine précédente, un vol interne s’est écrasé, faisant 77 morts. Ca vaut peut-être le coup d’y vérifier à deux fois, effectivement. Mais comme toujours, on attend, sans information. Ca ne me stresse pas d’habitude, mais là, c’est intenable. J’ai trop pratiqué, ces derniers temps. J’ai pas mon PC bon sang… Heureusement, les iraniens décident que c’est trop long et autoproclament une zone “fumeurs libres” au bout du terminal. La compagnie nous file des plateaux repas. Des barquettes en aluminium. Bof. En milieu d’après midi, on nous informe que le vol est annulé.</p>
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<p>En Auvergne et alors que j’étais jeune, ce phénomène avait un nom, dont certains Grands Anciens conservent la trace. Ca s’appelait la <em>Doudou Touch</em>. Quelques personnes particulièrement échaudées (et/ou éméchées) me promettaient de consigner dans de grands volumes encyclopédiques les annales de ce miracle païen quotidien. La <em>Doudou Touch</em>, c’est une sorte de malchance insensée, implacable, inéluctable. Ou parfois juste un Générateur d’Improbabilités Infinies : si une chose ne peut pas arriver, car contredisant les lois de la Logique, de la Nature, de la Physique, ou des trois à la fois, alors elle m’arrivera. Son folklore se composaient de nombreuses histoires, de la malédiction frappant tous les moyens de transports animaux et mécaniques existants et que je chercherais à emprunter, à la fois où l’on m’avait abandonné pour mort dans les Combrailles. Et si vous ne connaissez pas le Puy-de-Dôme, croyez moi, il ne fait pas bon disparaître dans les Combrailles. La <em>Doudou Touch</em> s’est un peu atténuée avec les ans &#8211; ou alors, je l’ai intégrée -, mais là elle avait frappé un grand coup. Mes trois comparses s’en rendirent bien vite compte, m’affublant du surnom, bien mérité, de “Poissard” tandis qu’une voiture nous ramène à l’ambassade. Entre la récupération des bagages, le changement de réservation, il fait déjà nuit. Je rentrerai le lendemain matin tôt, avec une escale à Francfort, sans payer plus et heureusement car c’est pas l’Etat qui régale… Mes accompagnateurs partent eux dans la nuit, l’un d’entre eux, par prudence, avec mon ordinateur, qui passera donc quelques jours dans quelque reculée ville de province… snif. Moi, mon programme a un peu changé, après l’échec de ma récupération par mes pauvres vieux (qui ont fait le voyage vers Paris le cœur léger, et puis BIM!). Quelques jours à Paris, pour pouvoir croiser tous ceux qui m’ont laissé un mot sympa. Puis direction Clermont, rassurer les parents, me rassurer.</p>
<p>En attendant, nous allons nous rassasier à l’Armenian Club, le meilleur restaurant de la ville, et juste en face de l’ambassade de France comme par hasard. Puis comme les autres convives repartent prendre leur vol, je me retrouve là encore à bouquiner et à traîner. L’expérience de la nuit dernière m’a appris qu’il n’était même pas la peine d’essayer de dormir, tellement l’envie m’en manque. Pourtant, les symptômes de l’épuisement sont là, je bégaie, je ne marche pas droit, j’ai du mal à lire ou à me concentrer. J’ai du mal au téléphone tandis que j’organise un petit pot pour mon retour (je ne dois pas communiquer par Internet). Mais j’ai encore tellement de temps à rattraper ! Le sourire aux lèvres, je me trouve de multiples occupations. Ma troisième nuit blanche passe vite -bon sang, on est mercredi matin, et la dernière fois où je me suis couché, c’était samedi soir. Dans ma cellule. Au sol.- . Le retour du chauffeur. Cette fois-ci, c’est la bonne.</p>
<p>Sac confié. La douane est franchie. Comme dans un rêve. Je demande aux français repérés la veille d’envoyer un SMS confirmant au personnel de l’ambassade que je suis bien monté dans l’avion. <em>Nous nous excusons, mais le vol direct Téhéran-Francfort fera escale à Vienne</em>…oui je sais, parce qu’on a pas assez d’essence.</p>
<p>L’avion est en bout de piste. Les réacteurs rugissent…</p>
<p>Je vais essayer de dormir un peu, en vol.</p>
<p>L’appareil s’arrache à la pesanteur terrestre.</p>
<p>Dans une boucle, un paysage blanc, je vois Téhéran. Plein nord, les contreforts enneigés qui enserrent la Caspienne retiennent des nuages épars en les clouant de leurs sommets.</p>
<p>Le soleil naissant s’élève rapidement  à l’Est tandis que l’avion prends de l’altitude. Puis nous lui tournons le dos, légèrement. De mon hublot, je vois les premiers rayons accourant du Ponant s’agripper, scintillants, à la carlingue. Cherchant à le retenir, à le clouer au sol, lui qui précipite le spectacle majestueux de Son lever.</p>
<p>A le ramener au sol iranien.</p>
<p>Ignorant leurs imprécations, l’appareil file rapidement à l’Ouest. <em> </em></p>
<p><em>Je rentre.</em></p>
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<p><em>* Pour ceux qui ont la mémoire courte (depuis le dernier article), Clotilde Reiss est cette étudiante Française accusée d’espionnage en Iran en juin 2009, emprisonnée, puis cloitrée 9 mois dans l’enceinte de l’Ambassade de France en Iran. Cet épisode avait été fortement médiatisé, renforçant sa situation d’otage politique.</em></p>
<p><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip"><em>&lt;&lt;&lt; ARTICLE 1 &lt;&lt;&lt;</em></a></p>
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<p>Voilà. Je manque de mots (et pourtant j&#8217;en ai déballé !) pour remercier le personnel de l’ambassade de France à Téhéran, des personnes qui en plus d’avoir le don rare d’être extrêmement compétents, restent très accessibles, sympathiques et d’une compagnie précieuse. Merci à Philippe et sa bande pour les bons moments et le coup de main. Merci aux gens de la maison Chevalier pour m’avoir “couvert” dans la dernière ligne droite. Une pensée aussi pour la cellule de crise du Ministère des Affaires Etrangères, qui est parvenue à éviter que mes parents aient une attaque cardiaque (et merci d&#8217;avoir libéré Adeline). Merci à tous ceux d’entre vous qui ont eu le temps de me laisser un petit mot pendant mon incarcération :). Bisou !</p>
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<p><em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-782" title="Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01-213x300.jpg" alt="Mana Neyestani Une metamorphose iranienne" width="213" height="300" /></a> Mana Neyestani a publié en 2011 &laquo;&nbsp;Une Métamorphose Iranienne&nbsp;&raquo; (Editions Ca et Là), où il raconte son séjour dans la même prison d&#8217;Evin. En 2006, son dessin d&#8217;un cafard utilisant un mot Azeri lui vaut trois mois de taule. Il connaîtra ensuite d&#8217;énormes difficultés, lors de sa fuite, pour trouver un pays d&#8217;accueil, la France lui accordant le statut de réfugié politique en 2010. </em></p>
<p><em>Allez <a title="Une métamorphose iranienne, Mana Neyestani, Editions Cà et Là" href="http://www.caetla.fr/spip.php?article74" target="_blank">en apprendre plus sur sa bande dessinée</a>, et n&#8217;hésitez pas à vous la procurer ;).</em></p>
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		<title>Evin, la prison. Jour après jour&#8230; après jour&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 29 Apr 2011 17:30:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>doudou</dc:creator>
				<category><![CDATA[Iranian jail]]></category>
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		<description><![CDATA[Résumé des épisodes précédents :  lors d’une ballade à Téhéran, je suis interpelé puis jeté en prison au motif d’une visite en Israël, avec un routard hollandais, Luke. Complètement coupé du monde extérieur, sans moyens d’information, et après quatre jours d’interrogatoires, nous nous retrouvons donc à croupir en taule en attendant les résultats d’une ubuesque enquête portant sur notre appartenance au Mossad. Aucun espoir de sortie, on nous a tout juste notifié que notre ‘rétention préventive’ pouvait durer deux mois.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center;"><em><a title="Prison Iran - Ambassade USA" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA1.jpg" target="_blank"><img class="aligncenter" style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade USA" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA_thumb1.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade USA" width="589" height="198" /></a> </em></p>
<p><em>Résumé des <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">épisodes précédents</a> : </em></p>
<p><em>Lors d’une <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">ballade à Téhéran</a>, je suis interpelé puis jeté en prison au motif d’une visite en Israël, avec un routard hollandais, Luuk. Complètement coupé du monde extérieur, sans moyens d’information, et après quatre jours d’interrogatoires, nous nous retrouvons donc à croupir en taule en attendant les résultats d’une ubuesque enquête portant sur notre appartenance au Mossad. Aucun espoir de sortie, on nous a tout juste notifié que notre ‘détention préventive’ <a title="La Maison Dorée de Sarmakand" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">pouvait durer deux mois</a>.</em></p>
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<p>Etre accusé d’espionnage (ou simplement être occidental ?) comporte au moins l’avantage d’être à l’isolement, seul en cellule. Les quartiers de mon compère Luuk sont pratiquement en face des miens, et si nous ne nous voyons pas, nous pouvons nous entendre. A date, on ne se parle pas, car les gardiens ne sont pas loin. La cellule fait donc 3m sur 1m50, et à son petit coin WC séparé, d’1m sur 1m50. Il y a un verrou sur la porte du coin WC, ce qui veut dire que les lieux peuvent potentiellement accueillir plus d’un prisonnier. Dans “le grand espace”, le seul mobilier est constitué de trois couvertures élimées et d’un tapis de moquette, grossièrement découpé, dont les rebords s’agrippent aux pieds des murs gris. On peut se dire qu’une planche en bois ou un matelas auraient été les bienvenus, mais bon, pour avoir dormi chez l’habitant, la plupart des iraniens roupillent sur un tapis, à même le sol ; pas de traitement de faveur à attendre en ces lieux.</p>
<p>La journée débute habituellement par la douceur de la trappe de métal qui claque bruyamment, et d’un néon qui s’allume en clignotant violemment. Deux galettes de pain, et l’accompagnement. Deux jours sur trois, c’est un bout de fromage, sinon, c’est <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">confiture de carotte</a>, dommage. Cinq minutes plus tard, c’est l’un des meilleurs moment de la journée, avec l’arrivée d’un thé. A siroter doucement. Le plus lentement possible. C’est le moment de checker la date : fatigué, embrouillé, dans les premiers temps de ma mise à l’ombre, j’avais entrepris de noter les jours. En découpant deux gobelets de thé en 31 lamelles, j’avais fait un petit tas avec un nombre correspondant à la date. Une chance, j’avais été arrêté le 1er janvier, un samedi, il était facile de se servir de ce point de repère… bien que je commençais à m’inquiéter des années bissextiles. Mais le vilain gardien du vendredi entreprit, malgré mes protestations, de me débarrasser de mes lamelles, et ce faisant de mon premier calendrier.</p>
<p>Bref, en général, confiant dans ma réputation d’indécrottable lève-tard, j’essaie alors de me rendormir. Parfois, la prière du matin est alors diffusée à fond les ballons dans le couloir. Les geôliers branchaient, je crois, une téloche, en en poussant le volume au maximum, aléatoirement pour la prière de l’aube, du midi, ou du couchant. C’est toujours les mêmes chants, mais le prêche doit varier. On en sait rien, c’est en Farsi, et il n’y a aucun musulman dans le couloir de toute façon, juste Luuk et moi. Une obligation légale en République Islamique ? Le son dégueulasse est beaucoup trop fort, grésillements et clacs s’enchainent. On entends les 5 appels à la prière des muezzins des mosquées voisines, au loin. C’est nettement plus agréable, et donne une idée de l’écoulement du temps dans nos existences sans horloges, où l’on ne distingue la lumière naturelle que 2 à 3 heures par jour. Une fois, j’ai demandé à mon gardien à quelle horaire précise résonnent ces appels. Il ne m’a pas compris, ou avait trop peu de notions d’anglais pour pouvoir me renseigner.</p>
<p><span id="more-690"></span></p>
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<p>Vers 10h, 10h30, c’est l’heure de la sortie, “<em>gimnastik</em>” comme ils disent. Au début, c’est une demi-heure particulièrement agréable. Il fait frais, mais beau. Les gardiens nous sortent de cellule un par un, yeux bandés, ils nous donnent un “<em>capcha”</em>, une grosse doudoune plus impressionnante qu’efficace. On peut la plupart du temps relever légèrement le bandeau, pour voir nos pieds, et l’on n’est pas menotté. Il y a deux cours concomitantes, une grande et une petite, séparées d’un muret, lui-même percé d’une  porte métallique au sommet d’une rampe, et cernées de murs en briques rouges dont certains atteignent à peine deux mètres de haut. Les prisonniers sont répartis entre les deux cours d’une dizaine de mètres de large, et ne peuvent à priori que marcher sur une ligne. Il y a entre trois et quatre iraniens incarcérés dans d’autres bâtiments. L’un d’entre eux semble être là depuis longtemps, il discute avec les gardes.  Les autres marchent dans leur couloir, la tête baissée pour essayer de discerner leurs pas sous le bandeau. Avec Luuk, nous parvenons parfois à échanger quelques mots, lorsque nos tauliers sont de bonne humeur ou s’éclipsent, et que l’on nous sort simultanément dans la même cour, c’est à dire pas souvent. On essaie de discuter avec les geôliers aussi, mais ils possèdent à grand peine une trentaine de mots dans la langue de Shakespeare. Passé quelques minutes à m’émerveiller de sentir le soleil sur mon visage, j’essaie de courir un peu. Il faut se fatiguer, pour dormir le plus possible le soir venu, et ne pas se tourner et se retourner à la recherche du sommeil, à nourrir des idées potentiellement noires.</p>
<p>Passe une demi-heure. Retour en cellule. Parfois, un fruit ou un yaourt m’y attendent, que je mettais alors de côté en prévision d’un moment à occuper. J’en suis arrivé à instituer à ce moment là mon “Atelier Activité”. Les premiers jours, je m’entraine à faire l’équilibre. Merde, gamin (je mesurais alors 1m12 à tout casser, j’étais toujours le plus petit de ma classe), je faisais l’équilibre comme je claquais des doigts. Temps perdu pour temps perdu, autant essayer de me remémorer ma capacité à marcher sur les mains. J’étais en bonne voie d’y parvenir lorsque je me fis une bonne estafilade sous le pied, fin de l’aventure. Par la suite, ce fut atelier jonglage. Avec à peu près autant de succès : j’avais trois savonnettes, j’en volais une autre aux douches, puis en oubliais une. Luuk en fit de même, les gardiens ne sachant où trouver un savon me prirent l’un des miens, je maudissais mon batave de compagnon, et &#8211; jongler avec deux savons ne présentant pas grand intérêt -, je mis prématurément fin à ma carrière circassienne improvisée.</p>
<p>Ce moment là durait jusqu’à ce que le reflet du soleil, qui perçait les persiennes métalliques des ouvertures trapues situées au sommet d’une de mes cloisons pour étaler ses stries sur son vis-à-vis, termine sa course sur la lourde porte de métal, vers 11h30 sans doute. Enfin, les jours où la couverture nuageuse me permettait ce repère, du moins.</p>
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<div id="attachment_795" class="wp-caption aligncenter" style="width: 601px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-stries-lumiere.jpg"><img class="size-full wp-image-795 " title="Mana Neyestani stries lumiere" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-stries-lumiere.jpg" alt="Mana Neyestani stries lumiere" width="591" height="579" /></a><p class="wp-caption-text">Ces bandes de lumières qui rendent fou, ces journées interminables sans rien à faire... ©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
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<p>La bouffe arrivant tardivement, place à l’Atelier Culturalisme. <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">Mon credo résidant dans la non-pensée absolue</a>, de manière à ne pas m’épancher outre mesure sur ma fâcheuse condition de détenu, faire quelques exercices de gymnastique présentait un triple avantage : me fatiguer pour mieux dormir, rentabiliser mon temps (il faut admettre qu’il n’y a pas 36 moyens de le mettre à profit par ici) pour ressortir de prison fort comme un turc, et m’occuper l’esprit. A coup de 300 mouvements imposés pour chaque bras, à compter mentalement – lentement –, il y a de quoi occuper quelques heures. Armé de mes seules couvertures, je me retrouve donc à faire les cents pas en agitant mes membres rachitiques dans des trajectoires habilement calculées pour faire travailler tel ou tel muscle. Je m’inventais alors une douzaine d’exercices, plus pompes et abdos, à m’assener dans des quantités exponentielles. Jusqu’au jour où les courbatures me rattrapèrent (essayez de dormir par terre qu’on en reparle), voir même lorsque celles-ci gagnèrent chacune de mes articulations, j’occupais le plus clair de mon temps en déambulations… inutiles. En ressortant, conformément à ma physionomie pré-séante, je n’avais pas pris un gramme de muscle.</p>
<p>J’attendais épuisé, mais toujours en m’essoufflant et en rageant, que du clapier surgisse une barquette de bouffe en aluminium. Ce n’est toujours pas la panacée mais il n’y a pas non plus de quoi hurler à la torture. Presque systématiquement, la barquette est remplie de riz, plus exceptionnellement de lentilles, agrémenté d’une pièce de poulet, préparée différemment. Une banane, une orange ou deux kiwis. Ou parfois un yogourt (sans sucre, il faut s’employer alors à en chourer lors des tournées de thé, ou se résoudre à le mélanger au riz, ce qui n’est pas si mauvais). La qualité est basique, bien que le plat soit préparé, et non “micro-ondé” ; et la quantité y est.</p>
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<p>S’ensuit une petite heure où je finis mes exercices. Puis une ballade, à nouveau. La sortie, bien que yeux bandée, est certes plaisante les premiers jours. Mais quand rien ne va, rien ne va. Alors la neige s’en mêle rapidement. Et à compter de mon cinq&#8217; ou sixième jour de détention, un tapis blanc a recouvert le jaune pourrissant des feuilles mortes. Personne ne sait qu’il neige en Iran. Pourtant, Téhéran est l’une des rares capitales qui s’offre le luxe de desservir ses stations de ski… en métro.</p>
<p>Ca fait rire les gardiens. Moins les prisonniers, en claquettes et en pyjama. Dans un premier temps, comme les flocons s’acharnent de leur flot nonchalant, la neige n’est pas balayée. Luuk, de ses pas, écrit son nom, en grosses lettres, tandis qu’il est seul dans la grande cour. Notre geôlier s’esclaffe. Moi, je marche dans la petite cour. Trois arbres sont plantés en son centre. A mesure que je décris donc mon &laquo;&nbsp;double 8” habituel en cheminant entre leurs troncs, la névé, qui torture de son froid la plante des pieds chaussées de seules sandales, fond sous mes pas, devenant un cloaque d’eau glacée toute aussi blessante. Les lendemains, elle se mue en agglomérat de glace, qui s’éclate en plaques sous de petits coups répétés du pointu. Puis la nuée s’arrête, et nos surveillants dégagent à la main, à l’aide d’une large pelle en plastique, les amoncellements des jours précédents, creusant de ténus sillons. Un par prisonnier. Chacun son rang. Les arbres s’ébrouent en avalanches gelées qui choient parfois sur nos épaules. Les dernières giboulées passent. Un gardien m’offre sa pelle, et trop content de trouver un motif à m’épuiser, je balaie toute la cour. Bataille de boules de neiges yeux bandées, avec Luuk, dans le tempo qui nous éclipse à la vue des gardiens faisant leur ronde : une discipline à inscrire aux Jeux Olympiques. Cette première se conclut par un match nul, France : 3 ; Hollande : 3.</p>
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<p>Retour en cellule, retour à mes exercices physiques. Une fois, j’ai trouvé une mouche à mon retour. La Mouche (il faut prononcer les majuscules, comme dans le titre du film de Cronenberg…). Jamais rien découvert d’aussi énervant, à part peut-être la confiture de carotte. Rien pour l’éclater : les sandales restent en dehors de la cellule. J’ai mes mains, point barre. Quand est-elle entrée ? Et surtout, plus que tout, qu’est ce qu’elle fout là ? Qu’un être vivant, libre, volant sans contrainte, choisisse de son plein gré de venir s’enfermer dans ma geôle, juste pour m’énerver ??!? Bourdonnement interminable, lancinant… Je perds des heures à la poursuivre. Combien de jours ça peut vivre comme ça, une mouche adulte ? deux ? trois ? Elle sortira pas, c’est sûr.</p>
<p>Elle avait disparu le lendemain, mystérieusement.</p>
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<p style="text-align: center;"><a title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme1.jpg" target="_blank"><img class="aligncenter" style="display: inline; border: 0pt none;" title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme_thumb1.jpg" border="0" alt="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" width="178" height="359" /></a></p>
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<p>Le soir tombe vite en ces courtes journées d’hiver, la lueur diffuse que laisse passer mon ouverture se meurt et s’éteint. La lassitude s’installe, la fatigue, pas vraiment. Alors pour empêcher les pensées d’affluer, j’instituais mon Atelier Chorale.</p>
<p>J’avais cinq chansons à mon répertoire, dieu(x) soi(en)t loué(s). De Brassens, je possédais <em>L’orage</em> (classique) et <em>Les Oiseaux de Passage</em>, une sympa. <em>Les Passantes</em>, mon hymne,<em> </em>me revint en quelques minutes. <em>Framboise</em>, de Boby Lapointe. Et <em>Cayenne</em>, beuglée par les Amis de Ta Femme, tellement de circonstance. Le <em>Laisse Béton </em>de Renaud ralliait ce répertoire après quelques jours d’un intense triturage d’axiomes ; puis <em>Hexagone</em> : ingrat que je suis, j’insultais la France de mon trou, en attendant -<em>Deus Ex Machina</em>- qu’elle vienne m’en tirer. Une bonne douzaine d’autres rengaines me revinrent partiellement, dont certaines ritournelles quasi-complète. Dans mon désespoir, j’allais jusqu’à tenter de faire remonter quelques mélodies de Tryo à la surface, sans grand succès. Quelques Beatles, Doors et Ben Harper dans un anglais gloubi-boulga approximatif, comme toujours. A force de les répéter, des bribes de paroles me revenaient, par à coups. Un problème qui ne se posera sans doute jamais pour les 7 chansons connues exhaustivement, ci-dessus listées, et dont je n’oublierais plus un vers, à l’avenir. 7 chansons, ça peut paraitre peu. Mais pour ceux d’entre nous qui ne se sont pas essayé à une carrière musicale (là c’est tricher), essayez pour voir de combien d’entrées se composent votre répertoire. Texte intégral. Comme ça. Là.</p>
<div id="attachment_798" class="wp-caption aligncenter" style="width: 552px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-enfermement.jpg"><img class="size-full wp-image-798" title="Mana Neyestani enfermement" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-enfermement.jpg" alt="Mana Neyestani enfermement" width="542" height="406" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<p>Je les récitais tour à tour, sur un rythme lent, histoire de faire durer ce moment. En marchant, si possible. Continuer à me fatiguer. Luuk me piqua sans vergogne le concept. Il connaissait quelques chansonnettes, et en tendant l’oreille, je l’entendais de sa cellule. Nous fîmes quelques tentatives pour chantonner de concert, <em>Let It Be</em>, ou <em>Yesterday</em>. L’oreille collée à la trappe, j’essaie d’attraper les paroles des couplets manquants. Peine perdue, le son est trop ténu. Luuk m’apprendra par la suite qu’il ne les connaissait pas : il plaquait sur les mélodies des paroles de son crû.</p>
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<p>Un jour sur deux, en temps normal, j’ai le droit à la douche. Là aussi c’est un chouette moment de mon quotidien. L’eau est chaude, et je peux y rester longtemps. Dans la petite cabine individuelle, on peut se désaper loin de l’œil des gardiens, heureusement. En France, pour quelques grammes de cannabis, on m’obligea à m’accroupir à poil avant d’être foutu en garde à vue. Extrêmement humiliant. Rien de tel ici, dieu merci. Les lieux sont très propres. Toutes les deux douches, je fais une petite lessive de mes affaires, avant d’en prendre de nouvelles, sèches, sur le porte-linge.</p>
<p>La salle d’eau fut le théâtre de ma séance épilatoire le premier samedi, au soir. Yeux bandés, on me fait asseoir sur une petite chaise d’écolier brinquebalante. Alors qu’il termine ma barbe, j’entends le barbier couper le rasoir, puis me faire comprendre, en braillant un truc et en tapotant ma moustache, qu’il souhaite savoir s’il doit la raser, ou la tailler ? Ah bah tiens, une question que j’m’y attendais pas. C’est que je m’étais laisser pousser une belle ’stache faut dire, depuis l’Irak, pour me marrer, et d’autant que l’occasion s’en présentait dans ces pays aux goûts étranges. Je demande à ce qu’on me la rase, dans l’optique d’être rappelé devant un représentant de la loi iranienne. D’abord pour ressembler un poil plus à ma photo de passeport, et ensuite, parce que, merde, un moustachu de toute façon ça fait douteux. Espion en plus. Non mais c’est juste trop cliché. Pourtant, lorsque la lame s’attaque à mon tablier de sapeur, je me met à sourire en pensant, dans le cas où je serais <em>Clotilde Reiss-isé</em>*, aux photos des articles d’hebdos, aux images de cet abruti de moustachu enfermé en Iran. Ca me fait curieusement rire. Je me marre nettement moins 20 minutes après, lorsque mon gardien me ramène en cellule. Ce c** de barbier m’a aussi coupé les cheveux. Enfin, un coup de tondeuse, plutôt. Merde, après m’être entiché d’une crête de punk pour mon départ, puis m’être tondu les cheveux à Ankara, je commençais enfin à avoir la longueur nécessaire pour ressembler à un vieux hippy mal soigné, juste ce qu’il me faut. Là, j’ai pas de miroir, je sais pas à quoi je ressemble, je pense pas que mon coiffeur a eu son BEP, et mon geôlier me pousse dans le couloir. Je lui demande ce qu’il en pense, “<em>What look like ?</em>, <em>What look like ?”</em>, et lui, levant le pouce en signe d’assentiment “<em>Nooo, good ! good ! Look Germany</em>”.</p>
<p>Enfoirés.</p>
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<p>Comme toujours depuis Stockholm, ils sont sympas, nos gardiens. Bon on les connait pas très bien non plus. Ils sont deux, principaux, affectés à notre couloir, et normalement quand on est avec eux, on peut relever le bandeau, parfois complètement. Il y a un petit moustachu joufflu qui rigole parfois. Quand son visage se ferme, ses traits se crispent, ses sourcils se durcissent. Ca lui arrive s’il s’énerve, parfois, mais surtout quand il ne comprend pas. Et il ne comprend pas grand chose, en anglais tout du moins. J’essaie bien d’apprendre quelques bases de Farsi : je ne suis sorti du kurdistan iranien que depuis quelques jours, et je n’ai pas eu le temps de mémoriser plus de dix mots en perse. Mais nos deux compères ne sont pas de très bons profs.</p>
<p>Yacine, le second gardien, est un peu plus didactique. Yacine a donné son nom, une fois, à Luuk [bon, je vous rassure, je n’ai pas mis son vrai nom dans l’article]. C’est lui le plus anglophile de nos interlocuteurs, pas beaucoup de vocabulaire, mais une fois, il vint même en promenade avec un dictionnaire Farsi/Anglais ! C’est le plus sympa aussi, grand, pour un iranien, grisonnant, il a l’air un peu émacié mais est doté d’une sacrée poigne. Il ne se met pas en colère, souris tristement, parfois. Il adore Jean Reno, surtout dans <em>Léon</em>. Il aime bien la France, et son cinéma, mais pas les allemands, car ce sont des nazis. <em>Bad nazis,</em> au pays aryen &#8211; le terme <em>aryen</em> désigne originellement les habitants du coin, et a donné son nom à la nation moderne, ‘Iran’, remplaçant l’appellation antique de ‘Perse’ -. On taille pas le bout de gras autour d’un saucisson/pinard non plus, mais, de temps en temps, il peut répondre à nos questions, dont la plus redondante : “<em>We go police ? Today ?”</em>. C’est qu’on est pressé de se blanchir. La réponse est “<em>No”</em>, systématiquement. C’est lui qui m’apprends quelques termes dans sa langue, lui avec qui je mets au point le fameux <em>no-shesh</em>. <em>Shesh</em>, ça veut dire “yeux”, en arabe, me dit-il. <em>No-shesh </em>désigne le bandeau, qui m’accompagne à chaque sortie, qu’on accroche à la porte dès le retour en cellule. Luuk tente de tirer un peu profit de sa sympathie. Il demande un jeu d’échec, il voudrait jouer contre les gardiens, à travers la trappe. Refus amusé. Il demande un Coran, en anglais. Pas con ! S’il y a un bouquin qu’on peut nous transmettre, ici, c’est bien celui-ci. Et puis c’est pas inutile d’avoir lu le Coran une fois dans sa vie. Yacine se creuse un peu. Il lui fait comprendre qu’il va voir. Ce sera une fin de non recevoir, quelques jours après…</p>
<p>Notre routine est brisée le vendredi. Le vendredi, c’est le dimanche musulman, si vous l’ignoriez, <em>Al Jumua</em>. J’attends mon premier vendredi avec impatience. Un jour sacré, on aura peut-être droit à quelque chose de spécial, je sais pas moi, une sortie plus longue, un repas original, un atelier broderie ??!? Que dalle. Le vendredi, nos deux Thénardier sont en week-end. Le mec qui les remplace doit être le balayeur, en tous les cas ça doit pas être un gardien de métier. J’ignore si nous le rendons nerveux, mais il se comporte en véritable enfoiré. Avec lui, la sortie, c’est yeux hermétiquement bandés, sans un mot, et tête baissée, comme il se plaît à nous le rappeler avec de petites tapes sur la nuque. Le cuistot aussi est en congé, alors pour la bouffe, c’est du réchauffé. Le soir, on a un sandwich “à composer soi même”, avec quelques ingrédients froids et une pochette plastique de ketchup. Putain de vendredi.</p>
<p>Le premier vendredi, il me transmet un aspirateur, pour le tapis de la cellule. Il m’observe depuis la trappe du haut de la porte, celle à hauteur d’yeux, le couloir plongé dans le noir, en recul, pour que je le vois pas. Au centre de la cellule, contre le mur, la tète de l’aspirateur cahote sur quelque chose. Intrigué, il me passe mon <em>no-shesh</em>, entre, me fait accroupir dans le coin opposé, soulève le tapis. Découvre ma première tentative d’évasion.</p>
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<p>Tant qu’à être un espion, autant aller jusqu’au bout du concept. Sitôt derrière les barreaux, mon idée fut d’en tester l’herméticité.</p>
<p>Concernant ma geôle, le tour fut vite fait. Les points de sortie : les ouvertures trapues, en hauteur, barrées à l’extérieur de persiennes métalliques, à l’intérieur d’un grillage lourd, sur des gonds, fermées d’un gros verrou. Pas beaucoup d’outils, exclues les cuillères en plastiques qui accompagnent mes repas : restent un balai à chiotte édenté, une toute petite pierre pour prier si on a perdu la direction de La Mecque, et, plus intéressant, la chasse d’eau de mon chiotte turc, une petite barre métallique griffue que je retirais en desserrant l’écrou, puis remettais systématiquement en place. J’essayais de gratter les rebords cimentés des grilles, un boulot pas discret, et fructueux au terme de plusieurs années d’acharnement, à vue de nez. Et n’est pas l’Abbé Faria (confère <em>Le Comte de Monte Cristo)</em> qui veut. Les bouches d’aération sur le mur opposé sont situées “en hauteur”, ce qui dans des critères iraniens s’élève aux environs d’1m90. Elles ressemblent à ces bouches que l’on trouve sur le pont des paquebots, rondes, grillagées, avec une très longue vis à la tête plastique circulaire, noire, en plein centre… J’en dévisse une à moitié (faudrait pas que la grille tombe tout de même). L’ouverture n’est de toute façon pas assez large pour que je m’y glisse, et il doit y avoir de grosses pales quelque part, mais ça me fournit une arme au cas où. Midnight Express merde. J’entreprends de tailler le manche de ma brosse à dent dans le même but, comme dans les films, lorsqu’on m’en donne une. On me la retire quelques heures plus tard : elle demeure hors de la cellule. Non, ma meilleure arme est sous le tapis. Pour vérifier, j’ai mis le sol à nu la seconde nuit. Intrigué, je vois qu’une bande de ciment traverse sa largeur, aux deux tiers de la longueur environ. Une canalisation ?, un câble ? Ca ne coute rien de gratter. Avec la barre de la chasse d’eau, en silence, j’attaque le ciment qui s’arrache en gros blocs à la lueur ténue de la veilleuse. Absolument inutile, le mortier n’excède pas 5cm d’épaisseur. Je me rends compte avec horreur qu’un mur s’érigeait ici auparavant : il y avait deux cellules en lieu et place de la mienne, sans doute sans chiottes, de 2m sur 1m50. Pour l’évasion, c’est râpé. Mais au moins, j’ai une arme : les blocs de ciment effrités, d’un bon poids, à balancer dans la gueule d’un agresseur, ou alternativement utilisable en arme de poing, enfermés dans un sac plastique renfermant originellement le petit déjeuner (et j’en ai plein ma cellule, alors en grève de la faim, je stocke mes petits déjeuners dans le coin le plus éloigné et hors de vue de la porte). Néanmoins, j’ai la quasi certitude que l’usage d’une arme se retournerait contre moi une fois arrachée : je me sens bien incapable d’y avoir recours sérieusement. Mais bon. Cela doit de toute façon demeurer caché. Je remets donc les blocs de ciment en place, grossièrement, comme si le ciment s’était fendu puis pété à force de marcher dessus. Le gardien du vendredi tombant dessus, alla chercher un outil contendant, arracha les derniers amas de béton, emballa le tout dans un grand sac et m’en débarrassa. Sans que j’en sois chagriné : passés les premiers jours, je ne me sens pas mon intégrité physique menacé.</p>
<p>Ne m’attendant pas non plus à l’intervention d’un hélicoptère Apache et d’un commando de secouristes sur-armés, une tactique un peu éculée en Iran, je scrutais les frondaisons des murs de la cour autant qu’il m’était possible. Nos bâtiments en barraient un plein côté. Les murs dans la largeur renvoyaient, d’un côté, vers le bâtiment où la police nous interrogeait, de l’autre dans l’allée principale à priori. Le mur dans sa longueur était le plus prometteur. Une antique machine à filtrer l’eau hors d’usage était apposée contre ses briques dans la grande cour : trois bonds, et je jouais les filles de l’air. De la petite cour, moins surveillée, je pouvais grimper facilement sur la rampe, puis de là sauter, d’une traction, sur le muret séparant les deux espaces de promenade. De l’arrête de son sommet, je pouvais ensuite facilement courir jusqu’au grand mur, et le franchir à son tour. Pour trouver quoi, derrière ? Un geek désarmé en cavale dans une prison perse, vous lui donnez combien de temps ? Si je sors en pyjama-sandales sous la neige dans un pays où personne ne parle anglais, je cherche à contacter l’ambassade où à franchir une frontière en stop ? Bon de toute façon il me faut déjà vérifier du mieux que je peux : tandis que les gardiens tournent dans la grande cours, je me hisse le long de la rampe d’accès, soulève mon bandeau et enfile mes lunettes d’un même mouvement. Il y a un bâtiment en construction au loin, à 5km environ. Très haut, il ne ressemble en rien à un bâtiment carcéral. Mais entre les deux affleure le sommet d’un autre mur ; difficile à évaluer avec la distance, mais il doit faire au moins 4m de haut. Je te parie qu’il n’y a pas de prises là-dessus.</p>
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<p>Pas d’affolement de toute façon. Les évasions, c’est pour les désespérés. C’est “au cas où”. Au cas où on commencerait à m’expliquer que je vais rester ici 10 ans. Entretemps, autant faire des trucs utiles dans ce sens, donc repérer au maximum les lieux. Malheureusement, à compter du 5 janvier, mon quotidien allait se réduire drastiquement à tourner sur le triangle cellule-cours-douche, la salle d’eau attenante au carré des gardiens. On passe le 10 janvier : entre ma web-absence, la récupération de mon passeport, les témoins que la police voulait contacter pour l’enquête, mes vieux doivent être avertis, l’ambassade sur les rangs. Ce n’est qu’une question de temps. Tenir 2 mois, après, on verra. J’ai conscience que soixante jours à ce train là, ce sera dur. Putain, il me faudrait un contact avec l’extérieur, rien que ça, l’ambassade. Ne PAS penser.</p>
<p>Là.</p>
<p>Mieux&#8230;</p>
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<p>J’y mets de l’application, mais le soir venu, tandis qu’on me réclame ma barquette en aluminium vidée de son riz-poulet, c’est pas évident. La nuit est tombée depuis un bout de temps. J’ai chanté, toutes mes chansons, trois fois, j’ai fais des exercices à la con, j’ai même jonglé, je viens d’aller pisser (20 secondes d’occupées), j’en ai vraiment marre. Bordel que ces journées sont longues, sans un bouquin. Longue et lente, comme cette article. Je passe la ou les deux ultimes heures me séparant du second et dernier service de thé généralement assis sur mes couvertures. A laisser un peu plus libre cours à mes pensées. Bien obligé. Je pense à mon blog, c’est con de couper maintenant, tiens, ça commençait à décoller. Faudrait que je fasse ça, et ça, et ça, à ma sortie (je n’en ai rien fait) (et pour la petite histoire, je l&#8217;ai complètement abandonné par la suite, après avoir cramé mon PC). Je vais avoir un bel article à faire. Peut-être deux. Je ferais des grosses vannes à base de confiture de carotte. Essaye de penser à autre chose qu’à la taule, stp. Alors j’égrène dans ma tête le nom de toutes les villes, de tous les boss de Final Fantasy 7, un vieux jeu-vidéo. Je dresse des listes d’armées à Warhammer, un jeu de stratégie, avec des estimations erronées en points de la valeur de mes troupes : je ne connais plus les dernières règles par cœur, comme il y a dix ans. Je cherche à me souvenir de tous les châteaux, toutes les créatures d’Heroes of Might and Magic 2. Je pense aux prisonniers politiques, non loin, je me dis qu’ils savent pour quelles nobles raisons ils sont là, qu’ils n’ont pas d’espoir de sortie. Je verserais une petite obole à <a href="http://www.amnesty.org/fr/donate" target="_blank">Amnesty International</a> en sortant quand même (faîtes-en autant si vous me lisez). Ne pas penser à la prison, bon sang. Je reprends les étapes de mon voyage, posément, unes par unes, en faisant remonter des images. Je me bénis d’avoir fini <em>Le Père Goriot</em> le 31 décembre au soir, tard dans la nuit. Si je n’avais pas eu connaissance des 100 dernières pages, ça aurait été un cauchemar intolérable que d’attendre ici. Je remets en usage un exercice que je faisais quand je m’ennuyais sur les bancs de l’école puni au premier rang : les racines carrées mentales, jusqu’à la seconde décimale. Racine carré de 2 731 034 ? entre 1652,58 et 1652,59. Un bon quart d’heure / vingt minutes de gagné avec ces chiffres.</p>
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<p><em>Chaï</em> (thé). Pour sucrer le thé, les iraniens mettent un bloc de sucre aggloméré entre leurs incisives, puis aspirent le breuvage bouillant du bout des lèvres. Je préfère chourer une cuillère en plastique et sucrer mon thé, à l’ancienne. On peut leur reconnaître qu’ils ont un bon thé, en Iran, et en prison c’est le même. Le verre en plastique se gondole sous le poids de l’eau brûlante. J’attends qu’il refroidisse. Attendre encore. Encore combien de temps ? Connerie de photos d’Israël : je pense que j’ai laissé le répertoire multimédia ouvert, j’avais repris les illustrations d’un article du blog la veille. Ou peut-être même que c’était sur le bureau. Pourquoi j’ai pas pris 20 minutes pour faire un zip de tout ça ?, avec un mot de passe ? Renommer le fichier “<em>system.dll”</em>, le planquer dans un répertoire de Program Files ?</p>
<p>J’essaie de ne pas penser, tandis que j’aménage une couchette avec mes trois couvertures. Dormir. Pas penser. A mes parents, ce qu’ils doivent vivre. A ma famille, mes amis… Ca fera marrer tout le monde quand je serais de sortie. Corniaud. Ne pas penser à Luuk, qui fait son lit à quelques mètres d’ici. Se dire qu’il vit ça par ma faute, quelque part. Parce que j’ai pas fait assez gaffe. Le gardien passe le voir, récupère sa brosse à dent, éteint sa lumière, ils essaient de se comprendre pour le chauffage. Il faut couper le chauffage. On pèle en hiver, mais c’est toujours mieux que de s’endormir dans ce vrombissement. Des fois, ils nous entendent, d’autres fois, tant pis.</p>
<p>Il passe, éteint, la veilleuse prend le relai de sa lumière maladive. Je me couche. Fais chier… une clope. Au moins ça. Je clame à haute voix : “Je suis en taule en Iran, et y a même pas un connard pour me vendre du chit ?”. Seul l’écho répond. Connerie de photos. Connerie de prémonitions, dans la bagnole, devant le commissariat : “<a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">Au pire, ils me collent deux semaines à l’ombre</a>”<strong>.</strong></p>
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<div id="attachment_793" class="wp-caption aligncenter" style="width: 579px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/neyestani-murs-prison.jpg"><img class="size-full wp-image-793  " title="neyestani murs prison" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/neyestani-murs-prison.jpg" alt="neyestani murs prison" width="569" height="286" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
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<p>J’ai un nouveau calendrier. Tous les matins, en me levant, et en attendant que mon thé refroidisse, j’allais dévisser l’écrou de la chasse d’eau, je saisissais la petite barre de métal, et j’éraflais d’une barre la peinture du mur, discrètement, en secret, au dessus de la porte de mon coin WC.</p>
<p>Et tous les soirs, en me couchant, je m’impatientais d’ajouter une barre le lendemain. Mais non, ce serait seulement demain matin, mon p’tit plaisir. Demain, je graverais une nouvelle barre, toute seule, après le troisième bloc : demain, le 16 janvier. Ca fera quinze jours que nous sommes là. Quinze barres.</p>
<p>Quinze de ces longs jours interminables. Sans nouvelles de l’extérieur.</p>
<p>Quinze jours où je n&#8217;ai vu, pratiquement, que ces six mètres carrés.</p>
<p>Cela fait dix jours que je n’ai pas rencontré la police.</p>
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<p>Rencontré qui que ce soit.</p>
<p>Parlé.</p>
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<p>Bonne nuit.</p>
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<p><em>* Pour ceux qui ont la mémoire courte, Clotilde Reiss est cette étudiante Française accusée d’espionnage en Iran en juin 2009, emprisonnée, puis cloitrée 9 mois dans l’enceinte de l’Ambassade de France en Iran. Cet épisode avait été fortement médiatisé, renforçant sa situation d’otage politique.</em></p>
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<p><em>Evin est très probablement le nom de l’établissement pénitentiaire où j’ai été enfermé.</em></p>
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<p><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip"><em>&lt;&lt;&lt; ARTICLE 1 &lt;&lt;&lt;</em></a> <a title="La Grande Evasion" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-grande-evasion/trip" target="_blank"><em>&gt;&gt;&gt; ARTICLE 4 &gt;&gt;&gt;</em></a></p>
<p><em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-782" title="Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01-213x300.jpg" alt="Mana Neyestani Une metamorphose iranienne" width="213" height="300" /></a> Mana Neyestani a publié en 2011 &laquo;&nbsp;Une Métamorphose Iranienne&nbsp;&raquo; (Editions Ca et Là), où il raconte son séjour dans la même prison d&#8217;Evin. En 2006, son dessin d&#8217;un cafard utilisant un mot Azeri lui vaut trois mois de taule. Il connaîtra ensuite d&#8217;énormes difficultés, lors de sa fuite, pour trouver un pays d&#8217;accueil, la France lui accordant le statut de réfugié politique en 2010. </em></p>
<p><em>Allez <a title="Une métamorphose iranienne, Mana Neyestani, Editions Cà et Là" href="http://www.caetla.fr/spip.php?article74" target="_blank">en apprendre plus sur sa bande dessinée</a>, et n&#8217;hésitez pas à vous la procurer ;).</em></p>
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