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	<title>f0ll0w-me &#187; neyestani</title>
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	<description>Invitation au voyage...</description>
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		<title>Evin, la prison. Jour après jour&#8230; après jour&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 29 Apr 2011 17:30:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>doudou</dc:creator>
				<category><![CDATA[Iranian jail]]></category>
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		<description><![CDATA[Résumé des épisodes précédents :  lors d’une ballade à Téhéran, je suis interpelé puis jeté en prison au motif d’une visite en Israël, avec un routard hollandais, Luke. Complètement coupé du monde extérieur, sans moyens d’information, et après quatre jours d’interrogatoires, nous nous retrouvons donc à croupir en taule en attendant les résultats d’une ubuesque enquête portant sur notre appartenance au Mossad. Aucun espoir de sortie, on nous a tout juste notifié que notre ‘rétention préventive’ pouvait durer deux mois.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center;"><em><a title="Prison Iran - Ambassade USA" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA1.jpg" target="_blank"><img class="aligncenter" style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade USA" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA_thumb1.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade USA" width="589" height="198" /></a> </em></p>
<p><em>Résumé des <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">épisodes précédents</a> : </em></p>
<p><em>Lors d’une <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">ballade à Téhéran</a>, je suis interpelé puis jeté en prison au motif d’une visite en Israël, avec un routard hollandais, Luuk. Complètement coupé du monde extérieur, sans moyens d’information, et après quatre jours d’interrogatoires, nous nous retrouvons donc à croupir en taule en attendant les résultats d’une ubuesque enquête portant sur notre appartenance au Mossad. Aucun espoir de sortie, on nous a tout juste notifié que notre ‘détention préventive’ <a title="La Maison Dorée de Sarmakand" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">pouvait durer deux mois</a>.</em></p>
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<p>Etre accusé d’espionnage (ou simplement être occidental ?) comporte au moins l’avantage d’être à l’isolement, seul en cellule. Les quartiers de mon compère Luuk sont pratiquement en face des miens, et si nous ne nous voyons pas, nous pouvons nous entendre. A date, on ne se parle pas, car les gardiens ne sont pas loin. La cellule fait donc 3m sur 1m50, et à son petit coin WC séparé, d’1m sur 1m50. Il y a un verrou sur la porte du coin WC, ce qui veut dire que les lieux peuvent potentiellement accueillir plus d’un prisonnier. Dans “le grand espace”, le seul mobilier est constitué de trois couvertures élimées et d’un tapis de moquette, grossièrement découpé, dont les rebords s’agrippent aux pieds des murs gris. On peut se dire qu’une planche en bois ou un matelas auraient été les bienvenus, mais bon, pour avoir dormi chez l’habitant, la plupart des iraniens roupillent sur un tapis, à même le sol ; pas de traitement de faveur à attendre en ces lieux.</p>
<p>La journée débute habituellement par la douceur de la trappe de métal qui claque bruyamment, et d’un néon qui s’allume en clignotant violemment. Deux galettes de pain, et l’accompagnement. Deux jours sur trois, c’est un bout de fromage, sinon, c’est <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">confiture de carotte</a>, dommage. Cinq minutes plus tard, c’est l’un des meilleurs moment de la journée, avec l’arrivée d’un thé. A siroter doucement. Le plus lentement possible. C’est le moment de checker la date : fatigué, embrouillé, dans les premiers temps de ma mise à l’ombre, j’avais entrepris de noter les jours. En découpant deux gobelets de thé en 31 lamelles, j’avais fait un petit tas avec un nombre correspondant à la date. Une chance, j’avais été arrêté le 1er janvier, un samedi, il était facile de se servir de ce point de repère… bien que je commençais à m’inquiéter des années bissextiles. Mais le vilain gardien du vendredi entreprit, malgré mes protestations, de me débarrasser de mes lamelles, et ce faisant de mon premier calendrier.</p>
<p>Bref, en général, confiant dans ma réputation d’indécrottable lève-tard, j’essaie alors de me rendormir. Parfois, la prière du matin est alors diffusée à fond les ballons dans le couloir. Les geôliers branchaient, je crois, une téloche, en en poussant le volume au maximum, aléatoirement pour la prière de l’aube, du midi, ou du couchant. C’est toujours les mêmes chants, mais le prêche doit varier. On en sait rien, c’est en Farsi, et il n’y a aucun musulman dans le couloir de toute façon, juste Luuk et moi. Une obligation légale en République Islamique ? Le son dégueulasse est beaucoup trop fort, grésillements et clacs s’enchainent. On entends les 5 appels à la prière des muezzins des mosquées voisines, au loin. C’est nettement plus agréable, et donne une idée de l’écoulement du temps dans nos existences sans horloges, où l’on ne distingue la lumière naturelle que 2 à 3 heures par jour. Une fois, j’ai demandé à mon gardien à quelle horaire précise résonnent ces appels. Il ne m’a pas compris, ou avait trop peu de notions d’anglais pour pouvoir me renseigner.</p>
<p><span id="more-690"></span></p>
<br/>
<p>Vers 10h, 10h30, c’est l’heure de la sortie, “<em>gimnastik</em>” comme ils disent. Au début, c’est une demi-heure particulièrement agréable. Il fait frais, mais beau. Les gardiens nous sortent de cellule un par un, yeux bandés, ils nous donnent un “<em>capcha”</em>, une grosse doudoune plus impressionnante qu’efficace. On peut la plupart du temps relever légèrement le bandeau, pour voir nos pieds, et l’on n’est pas menotté. Il y a deux cours concomitantes, une grande et une petite, séparées d’un muret, lui-même percé d’une  porte métallique au sommet d’une rampe, et cernées de murs en briques rouges dont certains atteignent à peine deux mètres de haut. Les prisonniers sont répartis entre les deux cours d’une dizaine de mètres de large, et ne peuvent à priori que marcher sur une ligne. Il y a entre trois et quatre iraniens incarcérés dans d’autres bâtiments. L’un d’entre eux semble être là depuis longtemps, il discute avec les gardes.  Les autres marchent dans leur couloir, la tête baissée pour essayer de discerner leurs pas sous le bandeau. Avec Luuk, nous parvenons parfois à échanger quelques mots, lorsque nos tauliers sont de bonne humeur ou s’éclipsent, et que l’on nous sort simultanément dans la même cour, c’est à dire pas souvent. On essaie de discuter avec les geôliers aussi, mais ils possèdent à grand peine une trentaine de mots dans la langue de Shakespeare. Passé quelques minutes à m’émerveiller de sentir le soleil sur mon visage, j’essaie de courir un peu. Il faut se fatiguer, pour dormir le plus possible le soir venu, et ne pas se tourner et se retourner à la recherche du sommeil, à nourrir des idées potentiellement noires.</p>
<p>Passe une demi-heure. Retour en cellule. Parfois, un fruit ou un yaourt m’y attendent, que je mettais alors de côté en prévision d’un moment à occuper. J’en suis arrivé à instituer à ce moment là mon “Atelier Activité”. Les premiers jours, je m’entraine à faire l’équilibre. Merde, gamin (je mesurais alors 1m12 à tout casser, j’étais toujours le plus petit de ma classe), je faisais l’équilibre comme je claquais des doigts. Temps perdu pour temps perdu, autant essayer de me remémorer ma capacité à marcher sur les mains. J’étais en bonne voie d’y parvenir lorsque je me fis une bonne estafilade sous le pied, fin de l’aventure. Par la suite, ce fut atelier jonglage. Avec à peu près autant de succès : j’avais trois savonnettes, j’en volais une autre aux douches, puis en oubliais une. Luuk en fit de même, les gardiens ne sachant où trouver un savon me prirent l’un des miens, je maudissais mon batave de compagnon, et &#8211; jongler avec deux savons ne présentant pas grand intérêt -, je mis prématurément fin à ma carrière circassienne improvisée.</p>
<p>Ce moment là durait jusqu’à ce que le reflet du soleil, qui perçait les persiennes métalliques des ouvertures trapues situées au sommet d’une de mes cloisons pour étaler ses stries sur son vis-à-vis, termine sa course sur la lourde porte de métal, vers 11h30 sans doute. Enfin, les jours où la couverture nuageuse me permettait ce repère, du moins.</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<div id="attachment_795" class="wp-caption aligncenter" style="width: 601px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-stries-lumiere.jpg"><img class="size-full wp-image-795 " title="Mana Neyestani stries lumiere" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-stries-lumiere.jpg" alt="Mana Neyestani stries lumiere" width="591" height="579" /></a><p class="wp-caption-text">Ces bandes de lumières qui rendent fou, ces journées interminables sans rien à faire... ©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<br/>
<p>La bouffe arrivant tardivement, place à l’Atelier Culturalisme. <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">Mon credo résidant dans la non-pensée absolue</a>, de manière à ne pas m’épancher outre mesure sur ma fâcheuse condition de détenu, faire quelques exercices de gymnastique présentait un triple avantage : me fatiguer pour mieux dormir, rentabiliser mon temps (il faut admettre qu’il n’y a pas 36 moyens de le mettre à profit par ici) pour ressortir de prison fort comme un turc, et m’occuper l’esprit. A coup de 300 mouvements imposés pour chaque bras, à compter mentalement – lentement –, il y a de quoi occuper quelques heures. Armé de mes seules couvertures, je me retrouve donc à faire les cents pas en agitant mes membres rachitiques dans des trajectoires habilement calculées pour faire travailler tel ou tel muscle. Je m’inventais alors une douzaine d’exercices, plus pompes et abdos, à m’assener dans des quantités exponentielles. Jusqu’au jour où les courbatures me rattrapèrent (essayez de dormir par terre qu’on en reparle), voir même lorsque celles-ci gagnèrent chacune de mes articulations, j’occupais le plus clair de mon temps en déambulations… inutiles. En ressortant, conformément à ma physionomie pré-séante, je n’avais pas pris un gramme de muscle.</p>
<p>J’attendais épuisé, mais toujours en m’essoufflant et en rageant, que du clapier surgisse une barquette de bouffe en aluminium. Ce n’est toujours pas la panacée mais il n’y a pas non plus de quoi hurler à la torture. Presque systématiquement, la barquette est remplie de riz, plus exceptionnellement de lentilles, agrémenté d’une pièce de poulet, préparée différemment. Une banane, une orange ou deux kiwis. Ou parfois un yogourt (sans sucre, il faut s’employer alors à en chourer lors des tournées de thé, ou se résoudre à le mélanger au riz, ce qui n’est pas si mauvais). La qualité est basique, bien que le plat soit préparé, et non “micro-ondé” ; et la quantité y est.</p>
<br/>
<p>S’ensuit une petite heure où je finis mes exercices. Puis une ballade, à nouveau. La sortie, bien que yeux bandée, est certes plaisante les premiers jours. Mais quand rien ne va, rien ne va. Alors la neige s’en mêle rapidement. Et à compter de mon cinq&#8217; ou sixième jour de détention, un tapis blanc a recouvert le jaune pourrissant des feuilles mortes. Personne ne sait qu’il neige en Iran. Pourtant, Téhéran est l’une des rares capitales qui s’offre le luxe de desservir ses stations de ski… en métro.</p>
<p>Ca fait rire les gardiens. Moins les prisonniers, en claquettes et en pyjama. Dans un premier temps, comme les flocons s’acharnent de leur flot nonchalant, la neige n’est pas balayée. Luuk, de ses pas, écrit son nom, en grosses lettres, tandis qu’il est seul dans la grande cour. Notre geôlier s’esclaffe. Moi, je marche dans la petite cour. Trois arbres sont plantés en son centre. A mesure que je décris donc mon &laquo;&nbsp;double 8” habituel en cheminant entre leurs troncs, la névé, qui torture de son froid la plante des pieds chaussées de seules sandales, fond sous mes pas, devenant un cloaque d’eau glacée toute aussi blessante. Les lendemains, elle se mue en agglomérat de glace, qui s’éclate en plaques sous de petits coups répétés du pointu. Puis la nuée s’arrête, et nos surveillants dégagent à la main, à l’aide d’une large pelle en plastique, les amoncellements des jours précédents, creusant de ténus sillons. Un par prisonnier. Chacun son rang. Les arbres s’ébrouent en avalanches gelées qui choient parfois sur nos épaules. Les dernières giboulées passent. Un gardien m’offre sa pelle, et trop content de trouver un motif à m’épuiser, je balaie toute la cour. Bataille de boules de neiges yeux bandées, avec Luuk, dans le tempo qui nous éclipse à la vue des gardiens faisant leur ronde : une discipline à inscrire aux Jeux Olympiques. Cette première se conclut par un match nul, France : 3 ; Hollande : 3.</p>
<br/>
<p>Retour en cellule, retour à mes exercices physiques. Une fois, j’ai trouvé une mouche à mon retour. La Mouche (il faut prononcer les majuscules, comme dans le titre du film de Cronenberg…). Jamais rien découvert d’aussi énervant, à part peut-être la confiture de carotte. Rien pour l’éclater : les sandales restent en dehors de la cellule. J’ai mes mains, point barre. Quand est-elle entrée ? Et surtout, plus que tout, qu’est ce qu’elle fout là ? Qu’un être vivant, libre, volant sans contrainte, choisisse de son plein gré de venir s’enfermer dans ma geôle, juste pour m’énerver ??!? Bourdonnement interminable, lancinant… Je perds des heures à la poursuivre. Combien de jours ça peut vivre comme ça, une mouche adulte ? deux ? trois ? Elle sortira pas, c’est sûr.</p>
<p>Elle avait disparu le lendemain, mystérieusement.</p>
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<p style="text-align: center;"><a title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme1.jpg" target="_blank"><img class="aligncenter" style="display: inline; border: 0pt none;" title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme_thumb1.jpg" border="0" alt="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" width="178" height="359" /></a></p>
<br/>
<p>Le soir tombe vite en ces courtes journées d’hiver, la lueur diffuse que laisse passer mon ouverture se meurt et s’éteint. La lassitude s’installe, la fatigue, pas vraiment. Alors pour empêcher les pensées d’affluer, j’instituais mon Atelier Chorale.</p>
<p>J’avais cinq chansons à mon répertoire, dieu(x) soi(en)t loué(s). De Brassens, je possédais <em>L’orage</em> (classique) et <em>Les Oiseaux de Passage</em>, une sympa. <em>Les Passantes</em>, mon hymne,<em> </em>me revint en quelques minutes. <em>Framboise</em>, de Boby Lapointe. Et <em>Cayenne</em>, beuglée par les Amis de Ta Femme, tellement de circonstance. Le <em>Laisse Béton </em>de Renaud ralliait ce répertoire après quelques jours d’un intense triturage d’axiomes ; puis <em>Hexagone</em> : ingrat que je suis, j’insultais la France de mon trou, en attendant -<em>Deus Ex Machina</em>- qu’elle vienne m’en tirer. Une bonne douzaine d’autres rengaines me revinrent partiellement, dont certaines ritournelles quasi-complète. Dans mon désespoir, j’allais jusqu’à tenter de faire remonter quelques mélodies de Tryo à la surface, sans grand succès. Quelques Beatles, Doors et Ben Harper dans un anglais gloubi-boulga approximatif, comme toujours. A force de les répéter, des bribes de paroles me revenaient, par à coups. Un problème qui ne se posera sans doute jamais pour les 7 chansons connues exhaustivement, ci-dessus listées, et dont je n’oublierais plus un vers, à l’avenir. 7 chansons, ça peut paraitre peu. Mais pour ceux d’entre nous qui ne se sont pas essayé à une carrière musicale (là c’est tricher), essayez pour voir de combien d’entrées se composent votre répertoire. Texte intégral. Comme ça. Là.</p>
<div id="attachment_798" class="wp-caption aligncenter" style="width: 552px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-enfermement.jpg"><img class="size-full wp-image-798" title="Mana Neyestani enfermement" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-enfermement.jpg" alt="Mana Neyestani enfermement" width="542" height="406" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<p>Je les récitais tour à tour, sur un rythme lent, histoire de faire durer ce moment. En marchant, si possible. Continuer à me fatiguer. Luuk me piqua sans vergogne le concept. Il connaissait quelques chansonnettes, et en tendant l’oreille, je l’entendais de sa cellule. Nous fîmes quelques tentatives pour chantonner de concert, <em>Let It Be</em>, ou <em>Yesterday</em>. L’oreille collée à la trappe, j’essaie d’attraper les paroles des couplets manquants. Peine perdue, le son est trop ténu. Luuk m’apprendra par la suite qu’il ne les connaissait pas : il plaquait sur les mélodies des paroles de son crû.</p>
<br/>
<p>Un jour sur deux, en temps normal, j’ai le droit à la douche. Là aussi c’est un chouette moment de mon quotidien. L’eau est chaude, et je peux y rester longtemps. Dans la petite cabine individuelle, on peut se désaper loin de l’œil des gardiens, heureusement. En France, pour quelques grammes de cannabis, on m’obligea à m’accroupir à poil avant d’être foutu en garde à vue. Extrêmement humiliant. Rien de tel ici, dieu merci. Les lieux sont très propres. Toutes les deux douches, je fais une petite lessive de mes affaires, avant d’en prendre de nouvelles, sèches, sur le porte-linge.</p>
<p>La salle d’eau fut le théâtre de ma séance épilatoire le premier samedi, au soir. Yeux bandés, on me fait asseoir sur une petite chaise d’écolier brinquebalante. Alors qu’il termine ma barbe, j’entends le barbier couper le rasoir, puis me faire comprendre, en braillant un truc et en tapotant ma moustache, qu’il souhaite savoir s’il doit la raser, ou la tailler ? Ah bah tiens, une question que j’m’y attendais pas. C’est que je m’étais laisser pousser une belle ’stache faut dire, depuis l’Irak, pour me marrer, et d’autant que l’occasion s’en présentait dans ces pays aux goûts étranges. Je demande à ce qu’on me la rase, dans l’optique d’être rappelé devant un représentant de la loi iranienne. D’abord pour ressembler un poil plus à ma photo de passeport, et ensuite, parce que, merde, un moustachu de toute façon ça fait douteux. Espion en plus. Non mais c’est juste trop cliché. Pourtant, lorsque la lame s’attaque à mon tablier de sapeur, je me met à sourire en pensant, dans le cas où je serais <em>Clotilde Reiss-isé</em>*, aux photos des articles d’hebdos, aux images de cet abruti de moustachu enfermé en Iran. Ca me fait curieusement rire. Je me marre nettement moins 20 minutes après, lorsque mon gardien me ramène en cellule. Ce c** de barbier m’a aussi coupé les cheveux. Enfin, un coup de tondeuse, plutôt. Merde, après m’être entiché d’une crête de punk pour mon départ, puis m’être tondu les cheveux à Ankara, je commençais enfin à avoir la longueur nécessaire pour ressembler à un vieux hippy mal soigné, juste ce qu’il me faut. Là, j’ai pas de miroir, je sais pas à quoi je ressemble, je pense pas que mon coiffeur a eu son BEP, et mon geôlier me pousse dans le couloir. Je lui demande ce qu’il en pense, “<em>What look like ?</em>, <em>What look like ?”</em>, et lui, levant le pouce en signe d’assentiment “<em>Nooo, good ! good ! Look Germany</em>”.</p>
<p>Enfoirés.</p>
<br/>
<p>Comme toujours depuis Stockholm, ils sont sympas, nos gardiens. Bon on les connait pas très bien non plus. Ils sont deux, principaux, affectés à notre couloir, et normalement quand on est avec eux, on peut relever le bandeau, parfois complètement. Il y a un petit moustachu joufflu qui rigole parfois. Quand son visage se ferme, ses traits se crispent, ses sourcils se durcissent. Ca lui arrive s’il s’énerve, parfois, mais surtout quand il ne comprend pas. Et il ne comprend pas grand chose, en anglais tout du moins. J’essaie bien d’apprendre quelques bases de Farsi : je ne suis sorti du kurdistan iranien que depuis quelques jours, et je n’ai pas eu le temps de mémoriser plus de dix mots en perse. Mais nos deux compères ne sont pas de très bons profs.</p>
<p>Yacine, le second gardien, est un peu plus didactique. Yacine a donné son nom, une fois, à Luuk [bon, je vous rassure, je n’ai pas mis son vrai nom dans l’article]. C’est lui le plus anglophile de nos interlocuteurs, pas beaucoup de vocabulaire, mais une fois, il vint même en promenade avec un dictionnaire Farsi/Anglais ! C’est le plus sympa aussi, grand, pour un iranien, grisonnant, il a l’air un peu émacié mais est doté d’une sacrée poigne. Il ne se met pas en colère, souris tristement, parfois. Il adore Jean Reno, surtout dans <em>Léon</em>. Il aime bien la France, et son cinéma, mais pas les allemands, car ce sont des nazis. <em>Bad nazis,</em> au pays aryen &#8211; le terme <em>aryen</em> désigne originellement les habitants du coin, et a donné son nom à la nation moderne, ‘Iran’, remplaçant l’appellation antique de ‘Perse’ -. On taille pas le bout de gras autour d’un saucisson/pinard non plus, mais, de temps en temps, il peut répondre à nos questions, dont la plus redondante : “<em>We go police ? Today ?”</em>. C’est qu’on est pressé de se blanchir. La réponse est “<em>No”</em>, systématiquement. C’est lui qui m’apprends quelques termes dans sa langue, lui avec qui je mets au point le fameux <em>no-shesh</em>. <em>Shesh</em>, ça veut dire “yeux”, en arabe, me dit-il. <em>No-shesh </em>désigne le bandeau, qui m’accompagne à chaque sortie, qu’on accroche à la porte dès le retour en cellule. Luuk tente de tirer un peu profit de sa sympathie. Il demande un jeu d’échec, il voudrait jouer contre les gardiens, à travers la trappe. Refus amusé. Il demande un Coran, en anglais. Pas con ! S’il y a un bouquin qu’on peut nous transmettre, ici, c’est bien celui-ci. Et puis c’est pas inutile d’avoir lu le Coran une fois dans sa vie. Yacine se creuse un peu. Il lui fait comprendre qu’il va voir. Ce sera une fin de non recevoir, quelques jours après…</p>
<p>Notre routine est brisée le vendredi. Le vendredi, c’est le dimanche musulman, si vous l’ignoriez, <em>Al Jumua</em>. J’attends mon premier vendredi avec impatience. Un jour sacré, on aura peut-être droit à quelque chose de spécial, je sais pas moi, une sortie plus longue, un repas original, un atelier broderie ??!? Que dalle. Le vendredi, nos deux Thénardier sont en week-end. Le mec qui les remplace doit être le balayeur, en tous les cas ça doit pas être un gardien de métier. J’ignore si nous le rendons nerveux, mais il se comporte en véritable enfoiré. Avec lui, la sortie, c’est yeux hermétiquement bandés, sans un mot, et tête baissée, comme il se plaît à nous le rappeler avec de petites tapes sur la nuque. Le cuistot aussi est en congé, alors pour la bouffe, c’est du réchauffé. Le soir, on a un sandwich “à composer soi même”, avec quelques ingrédients froids et une pochette plastique de ketchup. Putain de vendredi.</p>
<p>Le premier vendredi, il me transmet un aspirateur, pour le tapis de la cellule. Il m’observe depuis la trappe du haut de la porte, celle à hauteur d’yeux, le couloir plongé dans le noir, en recul, pour que je le vois pas. Au centre de la cellule, contre le mur, la tète de l’aspirateur cahote sur quelque chose. Intrigué, il me passe mon <em>no-shesh</em>, entre, me fait accroupir dans le coin opposé, soulève le tapis. Découvre ma première tentative d’évasion.</p>
<br/>
<p>Tant qu’à être un espion, autant aller jusqu’au bout du concept. Sitôt derrière les barreaux, mon idée fut d’en tester l’herméticité.</p>
<p>Concernant ma geôle, le tour fut vite fait. Les points de sortie : les ouvertures trapues, en hauteur, barrées à l’extérieur de persiennes métalliques, à l’intérieur d’un grillage lourd, sur des gonds, fermées d’un gros verrou. Pas beaucoup d’outils, exclues les cuillères en plastiques qui accompagnent mes repas : restent un balai à chiotte édenté, une toute petite pierre pour prier si on a perdu la direction de La Mecque, et, plus intéressant, la chasse d’eau de mon chiotte turc, une petite barre métallique griffue que je retirais en desserrant l’écrou, puis remettais systématiquement en place. J’essayais de gratter les rebords cimentés des grilles, un boulot pas discret, et fructueux au terme de plusieurs années d’acharnement, à vue de nez. Et n’est pas l’Abbé Faria (confère <em>Le Comte de Monte Cristo)</em> qui veut. Les bouches d’aération sur le mur opposé sont situées “en hauteur”, ce qui dans des critères iraniens s’élève aux environs d’1m90. Elles ressemblent à ces bouches que l’on trouve sur le pont des paquebots, rondes, grillagées, avec une très longue vis à la tête plastique circulaire, noire, en plein centre… J’en dévisse une à moitié (faudrait pas que la grille tombe tout de même). L’ouverture n’est de toute façon pas assez large pour que je m’y glisse, et il doit y avoir de grosses pales quelque part, mais ça me fournit une arme au cas où. Midnight Express merde. J’entreprends de tailler le manche de ma brosse à dent dans le même but, comme dans les films, lorsqu’on m’en donne une. On me la retire quelques heures plus tard : elle demeure hors de la cellule. Non, ma meilleure arme est sous le tapis. Pour vérifier, j’ai mis le sol à nu la seconde nuit. Intrigué, je vois qu’une bande de ciment traverse sa largeur, aux deux tiers de la longueur environ. Une canalisation ?, un câble ? Ca ne coute rien de gratter. Avec la barre de la chasse d’eau, en silence, j’attaque le ciment qui s’arrache en gros blocs à la lueur ténue de la veilleuse. Absolument inutile, le mortier n’excède pas 5cm d’épaisseur. Je me rends compte avec horreur qu’un mur s’érigeait ici auparavant : il y avait deux cellules en lieu et place de la mienne, sans doute sans chiottes, de 2m sur 1m50. Pour l’évasion, c’est râpé. Mais au moins, j’ai une arme : les blocs de ciment effrités, d’un bon poids, à balancer dans la gueule d’un agresseur, ou alternativement utilisable en arme de poing, enfermés dans un sac plastique renfermant originellement le petit déjeuner (et j’en ai plein ma cellule, alors en grève de la faim, je stocke mes petits déjeuners dans le coin le plus éloigné et hors de vue de la porte). Néanmoins, j’ai la quasi certitude que l’usage d’une arme se retournerait contre moi une fois arrachée : je me sens bien incapable d’y avoir recours sérieusement. Mais bon. Cela doit de toute façon demeurer caché. Je remets donc les blocs de ciment en place, grossièrement, comme si le ciment s’était fendu puis pété à force de marcher dessus. Le gardien du vendredi tombant dessus, alla chercher un outil contendant, arracha les derniers amas de béton, emballa le tout dans un grand sac et m’en débarrassa. Sans que j’en sois chagriné : passés les premiers jours, je ne me sens pas mon intégrité physique menacé.</p>
<p>Ne m’attendant pas non plus à l’intervention d’un hélicoptère Apache et d’un commando de secouristes sur-armés, une tactique un peu éculée en Iran, je scrutais les frondaisons des murs de la cour autant qu’il m’était possible. Nos bâtiments en barraient un plein côté. Les murs dans la largeur renvoyaient, d’un côté, vers le bâtiment où la police nous interrogeait, de l’autre dans l’allée principale à priori. Le mur dans sa longueur était le plus prometteur. Une antique machine à filtrer l’eau hors d’usage était apposée contre ses briques dans la grande cour : trois bonds, et je jouais les filles de l’air. De la petite cour, moins surveillée, je pouvais grimper facilement sur la rampe, puis de là sauter, d’une traction, sur le muret séparant les deux espaces de promenade. De l’arrête de son sommet, je pouvais ensuite facilement courir jusqu’au grand mur, et le franchir à son tour. Pour trouver quoi, derrière ? Un geek désarmé en cavale dans une prison perse, vous lui donnez combien de temps ? Si je sors en pyjama-sandales sous la neige dans un pays où personne ne parle anglais, je cherche à contacter l’ambassade où à franchir une frontière en stop ? Bon de toute façon il me faut déjà vérifier du mieux que je peux : tandis que les gardiens tournent dans la grande cours, je me hisse le long de la rampe d’accès, soulève mon bandeau et enfile mes lunettes d’un même mouvement. Il y a un bâtiment en construction au loin, à 5km environ. Très haut, il ne ressemble en rien à un bâtiment carcéral. Mais entre les deux affleure le sommet d’un autre mur ; difficile à évaluer avec la distance, mais il doit faire au moins 4m de haut. Je te parie qu’il n’y a pas de prises là-dessus.</p>
<br/>
<p>Pas d’affolement de toute façon. Les évasions, c’est pour les désespérés. C’est “au cas où”. Au cas où on commencerait à m’expliquer que je vais rester ici 10 ans. Entretemps, autant faire des trucs utiles dans ce sens, donc repérer au maximum les lieux. Malheureusement, à compter du 5 janvier, mon quotidien allait se réduire drastiquement à tourner sur le triangle cellule-cours-douche, la salle d’eau attenante au carré des gardiens. On passe le 10 janvier : entre ma web-absence, la récupération de mon passeport, les témoins que la police voulait contacter pour l’enquête, mes vieux doivent être avertis, l’ambassade sur les rangs. Ce n’est qu’une question de temps. Tenir 2 mois, après, on verra. J’ai conscience que soixante jours à ce train là, ce sera dur. Putain, il me faudrait un contact avec l’extérieur, rien que ça, l’ambassade. Ne PAS penser.</p>
<p>Là.</p>
<p>Mieux&#8230;</p>
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<p>J’y mets de l’application, mais le soir venu, tandis qu’on me réclame ma barquette en aluminium vidée de son riz-poulet, c’est pas évident. La nuit est tombée depuis un bout de temps. J’ai chanté, toutes mes chansons, trois fois, j’ai fais des exercices à la con, j’ai même jonglé, je viens d’aller pisser (20 secondes d’occupées), j’en ai vraiment marre. Bordel que ces journées sont longues, sans un bouquin. Longue et lente, comme cette article. Je passe la ou les deux ultimes heures me séparant du second et dernier service de thé généralement assis sur mes couvertures. A laisser un peu plus libre cours à mes pensées. Bien obligé. Je pense à mon blog, c’est con de couper maintenant, tiens, ça commençait à décoller. Faudrait que je fasse ça, et ça, et ça, à ma sortie (je n’en ai rien fait) (et pour la petite histoire, je l&#8217;ai complètement abandonné par la suite, après avoir cramé mon PC). Je vais avoir un bel article à faire. Peut-être deux. Je ferais des grosses vannes à base de confiture de carotte. Essaye de penser à autre chose qu’à la taule, stp. Alors j’égrène dans ma tête le nom de toutes les villes, de tous les boss de Final Fantasy 7, un vieux jeu-vidéo. Je dresse des listes d’armées à Warhammer, un jeu de stratégie, avec des estimations erronées en points de la valeur de mes troupes : je ne connais plus les dernières règles par cœur, comme il y a dix ans. Je cherche à me souvenir de tous les châteaux, toutes les créatures d’Heroes of Might and Magic 2. Je pense aux prisonniers politiques, non loin, je me dis qu’ils savent pour quelles nobles raisons ils sont là, qu’ils n’ont pas d’espoir de sortie. Je verserais une petite obole à <a href="http://www.amnesty.org/fr/donate" target="_blank">Amnesty International</a> en sortant quand même (faîtes-en autant si vous me lisez). Ne pas penser à la prison, bon sang. Je reprends les étapes de mon voyage, posément, unes par unes, en faisant remonter des images. Je me bénis d’avoir fini <em>Le Père Goriot</em> le 31 décembre au soir, tard dans la nuit. Si je n’avais pas eu connaissance des 100 dernières pages, ça aurait été un cauchemar intolérable que d’attendre ici. Je remets en usage un exercice que je faisais quand je m’ennuyais sur les bancs de l’école puni au premier rang : les racines carrées mentales, jusqu’à la seconde décimale. Racine carré de 2 731 034 ? entre 1652,58 et 1652,59. Un bon quart d’heure / vingt minutes de gagné avec ces chiffres.</p>
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<p><em>Chaï</em> (thé). Pour sucrer le thé, les iraniens mettent un bloc de sucre aggloméré entre leurs incisives, puis aspirent le breuvage bouillant du bout des lèvres. Je préfère chourer une cuillère en plastique et sucrer mon thé, à l’ancienne. On peut leur reconnaître qu’ils ont un bon thé, en Iran, et en prison c’est le même. Le verre en plastique se gondole sous le poids de l’eau brûlante. J’attends qu’il refroidisse. Attendre encore. Encore combien de temps ? Connerie de photos d’Israël : je pense que j’ai laissé le répertoire multimédia ouvert, j’avais repris les illustrations d’un article du blog la veille. Ou peut-être même que c’était sur le bureau. Pourquoi j’ai pas pris 20 minutes pour faire un zip de tout ça ?, avec un mot de passe ? Renommer le fichier “<em>system.dll”</em>, le planquer dans un répertoire de Program Files ?</p>
<p>J’essaie de ne pas penser, tandis que j’aménage une couchette avec mes trois couvertures. Dormir. Pas penser. A mes parents, ce qu’ils doivent vivre. A ma famille, mes amis… Ca fera marrer tout le monde quand je serais de sortie. Corniaud. Ne pas penser à Luuk, qui fait son lit à quelques mètres d’ici. Se dire qu’il vit ça par ma faute, quelque part. Parce que j’ai pas fait assez gaffe. Le gardien passe le voir, récupère sa brosse à dent, éteint sa lumière, ils essaient de se comprendre pour le chauffage. Il faut couper le chauffage. On pèle en hiver, mais c’est toujours mieux que de s’endormir dans ce vrombissement. Des fois, ils nous entendent, d’autres fois, tant pis.</p>
<p>Il passe, éteint, la veilleuse prend le relai de sa lumière maladive. Je me couche. Fais chier… une clope. Au moins ça. Je clame à haute voix : “Je suis en taule en Iran, et y a même pas un connard pour me vendre du chit ?”. Seul l’écho répond. Connerie de photos. Connerie de prémonitions, dans la bagnole, devant le commissariat : “<a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank">Au pire, ils me collent deux semaines à l’ombre</a>”<strong>.</strong></p>
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<div id="attachment_793" class="wp-caption aligncenter" style="width: 579px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/neyestani-murs-prison.jpg"><img class="size-full wp-image-793  " title="neyestani murs prison" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/neyestani-murs-prison.jpg" alt="neyestani murs prison" width="569" height="286" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
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<p>J’ai un nouveau calendrier. Tous les matins, en me levant, et en attendant que mon thé refroidisse, j’allais dévisser l’écrou de la chasse d’eau, je saisissais la petite barre de métal, et j’éraflais d’une barre la peinture du mur, discrètement, en secret, au dessus de la porte de mon coin WC.</p>
<p>Et tous les soirs, en me couchant, je m’impatientais d’ajouter une barre le lendemain. Mais non, ce serait seulement demain matin, mon p’tit plaisir. Demain, je graverais une nouvelle barre, toute seule, après le troisième bloc : demain, le 16 janvier. Ca fera quinze jours que nous sommes là. Quinze barres.</p>
<p>Quinze de ces longs jours interminables. Sans nouvelles de l’extérieur.</p>
<p>Quinze jours où je n&#8217;ai vu, pratiquement, que ces six mètres carrés.</p>
<p>Cela fait dix jours que je n’ai pas rencontré la police.</p>
<br/>
<p>Rencontré qui que ce soit.</p>
<p>Parlé.</p>
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<p>Bonne nuit.</p>
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<p><em>* Pour ceux qui ont la mémoire courte, Clotilde Reiss est cette étudiante Française accusée d’espionnage en Iran en juin 2009, emprisonnée, puis cloitrée 9 mois dans l’enceinte de l’Ambassade de France en Iran. Cet épisode avait été fortement médiatisé, renforçant sa situation d’otage politique.</em></p>
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<p><em>Evin est très probablement le nom de l’établissement pénitentiaire où j’ai été enfermé.</em></p>
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<p><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip"><em>&lt;&lt;&lt; ARTICLE 1 &lt;&lt;&lt;</em></a> <a title="La Grande Evasion" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-grande-evasion/trip" target="_blank"><em>&gt;&gt;&gt; ARTICLE 4 &gt;&gt;&gt;</em></a></p>
<p><em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-782" title="Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01-213x300.jpg" alt="Mana Neyestani Une metamorphose iranienne" width="213" height="300" /></a> Mana Neyestani a publié en 2011 &laquo;&nbsp;Une Métamorphose Iranienne&nbsp;&raquo; (Editions Ca et Là), où il raconte son séjour dans la même prison d&#8217;Evin. En 2006, son dessin d&#8217;un cafard utilisant un mot Azeri lui vaut trois mois de taule. Il connaîtra ensuite d&#8217;énormes difficultés, lors de sa fuite, pour trouver un pays d&#8217;accueil, la France lui accordant le statut de réfugié politique en 2010. </em></p>
<p><em>Allez <a title="Une métamorphose iranienne, Mana Neyestani, Editions Cà et Là" href="http://www.caetla.fr/spip.php?article74" target="_blank">en apprendre plus sur sa bande dessinée</a>, et n&#8217;hésitez pas à vous la procurer ;).</em></p>
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		<title>La Maison Dorée de Samarkand*</title>
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		<pubDate>Mon, 25 Apr 2011 05:52:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>doudou</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Résumé de l’épisode précédent :Au gré d’une ballade dans les rues de Téhéran, la police iranienne fouille mon ordinateur, puis me flanque en prison. Il semblerait que mon excursion en Israël ne soit pas des plus appréciée. M’y accompagne Luke, infortuné compagnon de voyage, qui lui n’a pas eu la chance de visiter le Pays où Coulent le Lait et le Miel…]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 599px"><a title="Prison Iran - Ambassade USA" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade USA" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/PrisonIranAmbassadeUSA_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade USA" width="589" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Je me répète mais trouver des illustrations, c’est pas évident…</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<br/>
<p><em>Résumé de l’</em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip" target="_blank"><em>épisode précédent</em></a><em> : </em></p>
<p><em>Au gré d’une ballade dans les rues de Téhéran, la police iranienne fouille mon ordinateur, puis me flanque en prison. Il semblerait que mon excursion incognito en Israël ne soit pas des plus appréciée. M’y accompagne Luuk, infortuné compagnon de voyage, qui lui n’a pas eu la chance de visiter le Pays où Coulent le Lait et le Miel…</em></p>
<br/>
<p>Un grand “BANG” métallique me réveille. C’est la trappe de la cellule de Luuk qui se referme. La mienne qui s’ouvre à la volée, pour laisser le passage à un sac plastique qui contient deux disques de pain enrobant un petit bout de “fromage”.</p>
<p>Le premier réveil en prison n’est pas des plus confortables. J&#8217;ai bricolé un lit et un oreiller avec mes trois couvertures, à même le sol. Il me faut quelques secondes pour me rappeler où je suis. Fort heureusement, la veille, l’épuisement m’avait permis de trouver le sommeil sans trop tergiverser. Et clairement, tergiverser, c’est pas ce qui peut m’arriver de mieux dans ma situation. Point rapide. Tout d’abord, en bon citoyen européen qui se respecte, on devrait pas me laisser croupir là <em>ad vitam</em>. Mais ça pourrait durer un brin. Bon. Primo, j’en saurais peut-être plus aux interrogatoires suivants. Secundo, si je veux sortir vite, il faudrait que l’extérieur soit prévenu. Je sais qu’à un moment où à un autre, mes vieux vont tiquer de ne plus me voir dispenser mes habituelles fanfaronnades sur le web. Lorsque ma petite frangine leur avait fait le coup d’aller cueillir des champignons dans un coin éloigné de toutes formes de télécommunication en Colombie, il leur avait pas fallût longtemps pour aviser de sa disparition aux services compétents, et ce malgré mes molles protestations du genre ”Mais non elle va très bien vous allez voir…”. J’avais eu raison mais mieux valait espérer que cette dernière [Ndr: ma frangine] balise un peu plus que moi sur ce coup là.</p>
<p>Mais allons, peut-être? que les iraniens me laisseront prévenir l’ambassade, allez savoir. Et peut-être même !, puis-je donner un coup de pouce. Ni une ni deux, je décide de me mettre en grève de la faim, là, tout de suite. Toute façon j’ai pas super faim, et vu le temps que ça va me prendre pour ressembler à un clou et faire paniquer qui que ce soit, vaut mieux m’y mettre tôt.</p>
<p>C’est à peine si j’entends que l’on sort Luuk de sa turne, perdu dans mes pensées où se projettent la future couverture de ma biographie : mon portrait auréolé d’une lumière blanche côtoyant ceux de Gandhi et Mandela. Cinq minutes plus tard c’est mon tour.</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<div id="attachment_786" class="wp-caption aligncenter" style="width: 599px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-interrogatoire.jpg" target="_blank"><img class="size-large wp-image-786  " title="Mana Neyestani interrogatoire" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/Mana-Neyestani-interrogatoire-736x1024.jpg" alt="Mana Neyestani interrogatoire" width="589" height="819" /></a><p class="wp-caption-text">©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<p>Deux coups secs sur la porte, je me redresse. Ce n’est pas le même gardien que la veille, mais tout sourire, le petit bonhomme joufflu à moustache me tend le bandeau pour les yeux. Merde. On franchit le couloir, on prend à droite, pour se retrouver à l’extérieur. L’air frais qui pique, quelques marches qui descendent, une nouvelle porte qui grince… Le gardien me laisse là. Un autre type se pointe. Vu la façon dont il m’emporte, en me soulevant par un bras sans grand ménagement, je comprends que j’ai affaire à un poids lourd. Il me tire dans un autre bâtiment. Me pousse dans une pièce, j’entends la chaise qui racle le sol, la porte qui se ferme. <em>Take a seat please.</em> Je galère un peu. <em>You can take of your scarf.</em></p>
<p><span id="more-661"></span></p>
<br/>
<p>Bon c’est pas grand chez vous hein. Je suis assis à un bureau, le dossier de la chaise touche le mur du fond, ma bedaine est pressée contre le rebord de la table. J’ai bien fait de décider de me mettre au régime. Le peu d’espace restant permet à grand peine à la porte de s’ouvrir. Devant le bureau, une large vitre sans-teint, soulignée d’une petite fente. Deux stylos et un verre d’eau. L’interrogatoire commence. Deux flics : Costaud, qui m’a emmené, est flanqué de Grognon, qui me pose des questions à l’oral dans un anglais plutôt correct. Toutes mes aventures en Iran, pour commencer. Les gens que j’ai rencontré. Parfois, on me demande de rédiger les réponses. J’avais deux ou trois numéros de téléphone dans les poches, à l’interpellation, et quelques mails d’iraniens, ils me demandent qui ils sont, leurs adresses, comment je les ai connu, où, pourquoi. Comme je me souviens pas de tout le monde, ça bloque un peu. Puis mon voyage en lui-même. Israël. Comment suis-je entré avec un tampon israélien ?, je n’en avais pas. Pourquoi ?, j’ai demandé à être tamponné sur <em>free-paper</em>. Parce que je voulais venir ici, ainsi qu’au Liban, en Syrie…</p>
<p>On me félicite sur ma franchise. Je réponds que je n’ai pas trop le choix.</p>
<p>Je demande rapidement à parler à mon ambassade, ils me disent que ce sera le cas à la fin de l’interrogatoire, si je coopère. A la fin de l’interrogatoire, on me répondra que l’enquête doit avancer. Je les informe en deux/deux que je ne mange pas, sans détailler le concept de grève de la faim.</p>
<p>Le temps passe assez vite. On me renvoie. Grognon qui avait le rôle du “bon flic” me dit que je serais libre d’ici peu, que je pourrais reprendre mon voyage. Tu parles. Torture mentale, je te vois venir. On me tire le portrait, relève les empreintes digitales des dix doigts, les deux paumes, le gros orteil limite ? Yeux bandés, <em>of course</em>. Aveugle, je peux marcher 10 minutes dans une cour où se traînent les feuilles mortes au gré d’un vent morne. Je passe l’après-midi à réfléchir aux deux ou trois noms iraniens qui ne me disaient rien, à essayer de dormir. Je fais quelques pompes, à grand peine. On revient me quérir, retour au miroir sans teint. Ce coup-ci, Costaud reste à mes côtés, relève très légèrement le bandeau, me maintient le nez sur la feuille histoire que je ne le dévisage pas. Toute façon sans mes lunettes j’aurais pas pu voir grand chose. Je déchiffre. <em>List your email / facebook adresses and passwords. </em>Ah. Je m’insurge mollement, chez nous en France, la police elle fait pas ça comprenez. Le géant tape deux fois sur la table, fort, pour m’encourager à coopérer. Je chouine encore deux secondes histoire de réfléchir à toutes les conneries compromettantes que j’ai pu foutre sur Facebook. Mes emails, ils les ont déjà, mon Outlook n’est pas protégé d’un mot de passe, pas plus que l’ordi s’il s’éteignait. Grognon fait passer à travers la fente la réponse dûment complétée de Luuk à la même requête. Costaud ronchonne. Il n’y a rien d’affreux sur Facebook, à peine plus sur Twitter mais on ne me le demande pas. Toute façon il est public, le Twitter. J’obtempère en livrant mes deux principales adresses mails, et mes identifiants Facebook.</p>
<p>&nbsp;</p>
<br/>
<p>Je ne touche pas au dîner et j’exécute péniblement trois abdos pour me donner bonne conscience. En sirotant mon thé, je pense à mes vieux. Eux vont prendre cher, c’est sûr. C’est ce qui me mets le plus mal dans ma situation, parce que franchement, pour le reste, on peut pas dire que je sois à plaindre. C’est pas Byzance, mais c’est pas Midnight Express non plus ; film que je n’ai pas vu, mais dont tout le monde m’a rabâché les scènes cultes à l’énoncé de mes destinations et de ma fin, anticipée, dans les geôles d’un obscur pays de barbus. Bon bah j’y suis. Et y a pas de quoi pleurer. De toute façon, vu la tournure que ça prend, mon manque d’information, la méconnaissance totale de ce qu’il se passe à l’extérieur, et le temps que ça risque de prendre pour prévenir la cavalerie, je me donne une quinzaine de jours avant de penser à quoi que ce soit de négatif. Avant de penser tout court.</p>
<br/>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 198px"><a title="Free Doudou" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/FreeDoudou.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Free Doudou" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/FreeDoudou_thumb.jpg" border="0" alt="Free Doudou" width="188" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Alors qu’en France, des potes préparent ma campagne de soutien…</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<br/>
<p>Lundi 3 janvier, au réveil, je fais connaissance avec l’instrument de torture <em>number one</em> de l’administration carcérale iranienne. J’ai nommé… la confiture de carotte. Je me félicite de ma posture de gréviste de la faim en découvrant ce petit pot anodin au petit-déjeuner. J’en suis encore à me creuser sur l’identité et les motivations du premier qui a eu l’idée saugrenue d&#8217;ébouillanter cet innocent légume lorsqu’on vient extraire Luuk de sa cellule. Comme le geôlier mets plus de temps qu’à l’habitude pour venir me chercher, je m’inquiète de ce que l’on soit séparé. L’un dans l’autre, Luuk est là par ma faute, force m’est donné d’admettre que je m’en sens coupable. Une chouette hypothèse serait qu’il soit libéré. Sans compter qu’à l’extérieur on saurait où je suis. Mais il pourrait aussi être transféré, ce qui me meurtrit, car même si à date on a pas beaucoup la possibilité d’échanger, sa présence est plutôt rassurante…  Ni l’une ni l’autre en vérité, on m’emmène bientôt le rejoindre dans une sorte de gros Trafic, après une bonne trotte dans les ténèbres, menotté. L’engin démarre, et on nous demande de baisser la tête. Mais même ainsi, je sens quelques rayons de soleil sur mon visage. Rien d&#8217;épanouissant, mais pendant la grosse demi-heure de conduite, et de gamberge sur notre destination, je note que l’on doit se déplacer vers le Sud/Sud-Est. Maintenant je sais où est ma prison.</p>
<p>Notre destination c’est Téhéran, il n’y a qu’à entendre les klaxons et le bordel ambiant. On fait descendre Luuk, alors je m’assoupis sur la banquette. Quand on m’extirpe du véhicule, on me retire mon bandeau, avant de me mener dans le bâtiment. C’est un Palais de Justice, pas besoin de trop y traîner pour savoir instantanément à quoi ça ressemble. Je parle bien fort et en anglais à mes deux gardes du corps, et sachant pertinemment qu’ils n’y comprennent rien, je demande à ce que l’on prévienne l’ambassade de France de la présence de l’un de ses ressortissants en taule. Si seulement un badaud de bonne volonté parle anglais… On m’intime de la fermer.</p>
<p>Je suis introduit dans le bureau d’un petit juge avec un petit bouc. La quarantaine, peut-être moins. Un physique sec, nerveux, de petit chef. On me dit que je n’ai pas le droit de me retourner, et un traducteur, ainsi qu’un représentant de la police, prennent place dans mon dos. Et à nouveau les questions. Certaines sont des redîtes, mais quelques nouvelles viennent poindre le bout de leur nez. Parmi celles-ci, “Avec quelles Agences de Renseignement étrangères êtes vous en relation ?” m’arrache un sourire, mais elle ne fait pas marrer le juge. A nouveau, on me reproche d’être entré illégalement sur le territoire iranien, je démens. Je paraphe des réponses les plus longues et détaillées possibles, émaillées de demandes d’ambassade, pour de rire. Je serre les lignes, les mots, qu&#8217;on n&#8217;y ajoute rien post-témoignage. Là j’ai compris qu’on m’accuse d’espionnage, et que l’ambassade, j’y aurais pas le droit. Dans les dernières questions du lot surgit la redoutable “Vous opposez-vous à ce que l’on vous mette en détention pendant deux mois ?”. Alors là plus personne rigole. A l’oral j’explique que ça m’embête bien un peu quand même. V’voyez, quoi. Le traducteur me rassure : “T’inquiètes pas, c’est marqué deux mois, mais ce sera peut-être moins”. Bah oui mais bon. Puisque je suis pas de la DGSE ? Ah ? Ah non, on m’accuse d’être un agent du Mossad.</p>
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<p>L’entrevue terminée, nous sommes ramenés à la prison. J’ai encore matière à réfléchir, malgré ma ferme résolution de n’en rien faire. Rien de bien rassurant. En tous les cas je peux arrêter ma grève de la faim, je pense que les espions ont en ce cas les mêmes droits à la protestation qu’une oie gavée pour Noël, à la différence prêt que ces saloper### de volailles l’ont bien mérité. Je reprendrai devant les flics pour montrer ma bonne volonté. Il faut jouer à fond le jeu de l’enquête pour qu’ils me blanchissent, ce qui devrait pas être trop dur, vu l’accusation portée. Quoi que même si mon innocence est établie, je peux pas m’empêcher de penser que je pourrais être transformé en otage politique &#8211; et je pense à l’Aveu, de Costa Gavras, on pourrait me faire dire ce que l&#8217;on veut -. Ou que la police, trop contente de mettre la main sur un “espion”, n’aura aucune velléité de traiter l’affaire sérieusement pour pouvoir faire mousser un peu leurs bons résultats. Ou multitude de choses. Ne PAS penser. C’est mieux. Et non pas pendant les deux prochaines semaines. Mais les deux prochains mois.</p>
<p>La trappe du haut s’ouvre, c’est une question, et un stylo. Où est mon passeport ? J’ai déjà répondu trois fois à la question, à mon hôtel, dont j’ignore le nom, comme toujours. C’était en fait la <em>Mosaferkhaneh Amol Mazandaran</em>, facile pourtant non ? Je leur indique le chemin. L’excellente nouvelle, c’est qu’au moins quelqu’un, un hôtelier, va savoir où je suis. Bouffée d’espoir. Je demande à garder le stylo, refus. J’insiste. La porte s’ouvre violemment. Je rends le stylo.</p>
<p>Mais j’ai le droit à des nouvelles affaires : le passage chez le juge nous a intronisé “prisonniers à part entière”. Une brosse à dent, et du dentifrice, que je n’ai pas le droit de conserver en cellule. Un savon. On m’amène aux douches pour me remettre un polo et un short en coton, en sus du pyjama… Et j’ai le droit de me laver. Joie. Contrairement à la plupart des hôtels <em>cheap </em>fréquentés ces derniers mois, les lieux sont très propres, et l’eau est chaude. J’y reste longtemps. Trente minutes d’évasion…</p>
<br/>
<p>Cette nuit là, les gardiens de prison ne couperont pas le chauffage. Les immenses bouches d’aération crachent à balle pendant des heures. A titre de comparaison, vous pouvez toujours essayer de vous endormir dans un réacteur d’avion.</p>
<p>Il ne fait aucun doute que l’interrogatoire va reprendre. Le 4 janvier, pourtant, on me laisse pourrir en cellule. C’est <a title="Evin, la prison. Jour après jour… après jour..." href="http://www.f0ll0w-me.fr/evin-la-prison-jour-apres-jour/trip">ma première journée de prisonnier lambda</a>, ponctuée de mes trois repas, deux thés, deux ballades, je reviendrai sur ce quotidien. En manque de sommeil, j’essaie de rester éveillé, dans l’attente de l’interrogatoire. Mes pensées sont confuses. Je dors finalement par petites tranches, tout en continuant de bouder les barquettes de bouffe. Je rêve à des troupeaux de carottes qui s’épanouissent librement dans la nature. J’ai renoncé à la grève, et j’ai la dalle. Mes geôliers insistent un peu. Tant mieux, l’impression n’en sera que meilleure si je reprends devant les flics. N’empêche, je suis furieusement déboussolé, et fatigué. Je me rends compte que je perds déjà le compte des jours. J’ai du mal à “ne pas penser” (ma doctrine), à cause de ces longues plages horaires inoccupées. Personne pour me dire si les flics vont me convoquer ou non, les gardiens ne parlent pas anglais. Cette nuit là encore, je dors mal.</p>
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<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 224px"><a title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme.jpg" target="_blank"><img class=" " style="display: inline; border: 0pt none;" title="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/04/n0c0mmentd0ntf0ll0wme_thumb.jpg" border="0" alt="n0c0mment - (d0n't) f0ll0w me" width="214" height="433" /></a><p class="wp-caption-text">Petite illustration gentiment réalisée par Maria, du blog n0c0mment :)</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p>Le matin du 5 janvier, je me lève avec la drôle de pensée que “c’est ma fête”. La Saint Edouard. Bonne fête Doudou. Peut-être que mes parents vont m’écrire un mail, un autre trois jours plus tard pour me dire qu’ils savent bien que c’est pas toujours évident, mais qu’il faudrait donner signe de vie maintenant. Et ils alertent l’ambassade vers le 15 janvier au plus tard, si l’Iran ne l’a pas déjà fait, ce qui ne devrait pas être le cas.</p>
<p>Histoire que la fête soit complètement <em>Happy Meal</em>, après le petit déjeuner (boudé), on m’emmène retrouver Costaud et Grognon, devant mon miroir sans teint. Nouveau roulement de questions, le tout à l’écrit cette fois-ci. Ça commence fort avec <em>Give me secret email</em>, de Costaud, qui n’est décidément pas le plus à l’aise avec la langue de Shakespeare, mais qui compense avec d’indéniables compétences en martelage de table, comme il s’échine à nouveau à me le démontrer. Avant qu’il ne me fasse la démonstration que ces capacités de martelage peuvent s’appliquer à d’autres supports, je leur déballe toutes les adresses emails que j’ai jamais possédées depuis le forfait illimité AOL 56K, pour les nostalgiques.</p>
<p>Je retourne sur le terrain des iraniens que j’ai pu croiser durant mon périple. Ils s’en foutent un peu. Je m’inquiète pour mon passeport : ils l’ont. Bien. On me demande ce que j’ai fait ces dernières années. Là je deviens prolixe. Du bac à mon départ en voyage, j’entreprends de tout décrire. Un CV en plus long en fait. Le but, c’est de ne pas laisser une seule plage de quelques mois d’inactivité : j’ai pas fait mon CAP Espionnage, ou trouvé le temps de faire le stage du Mossad pour avoir mon Flocon ou ma Première Etoile, j&#8217;ai même pas tenté le BAFA. On ne m’interromps sur ce travail préparatoire à mon autobiographie que pour m’amener à manger. J’avale la barquette en un clin d’œil, tout en évoquant la confiance que j’ai dans la police à me blanchir d’une accusation d’espionnage, ce qui ne devrait pas être trop dur. Propos qui les laissent de marbre, bien sûr. On me demande si je veux me reposer. <em>No way</em>, je veux leur donner le maximum d’éléments d’enquête.</p>
<p>Après que je leur ai récité ma vie en long, large et en travers, ils reviennent sur le voyage. S’attardent sur mon étape israélienne, encore. Le Liban, le Hezbollah. Les kurdes. Date par date, ville par ville, hôtel après hôtel. L’Iran, puis ce que j’avais prévu par la suite. Je ne parle pas de mon blog, car il faudrait que je parle des vidéos, et de la carte SD que j’ai planqué. A priori tous ces souvenirs de voyages finiront entre leurs mains de toute façon. En relisant mon CV, Grognon me demande si je peux lui fournir les coordonnées de trois personnes pouvant confirmer mon passage dans ma dernière boîte : <em>heaven</em>, un nom qui sonne pas très hallal. Trop heureux d’obtempérer, je lui file les emails de trois ex-collègues, en me demandant comment les filtres anti-spams peuvent réagir à un mail “Bonjour, je suis la police iranienne, je détiens votre pote et j’aurais besoin que vous me donniez quelques infos…”. Mal, assurément. Heureusement qu’ils me font sans aucun doute encore marcher et qu’ils n’écriront à personne. En partant, yeux bandés, je fais une vanne, deux cabrioles et une grimace pour amuser la galerie. Grognon se marre (Costaud grogne, mais il faut pas trop lui en demander). Il me dit que je serais sans doute libre d’ici peu, encore. Je lui réponds que tous les flics que j’ai vu, depuis le premier moustachu à la circulation, m’ont affirmé la même chose.</p>
<br/>
<p>Ce soir là, j’ai droit à une douche. Je souris sous l’eau chaude, je suis plutôt content de ce que j’ai écrit aujourd’hui. Je pense à ce qui va venir par la suite tandis qu’on me pousse dans le couloir, yeux bandés, toujours. Les zones d’ombres que j’ai laissé. Comment réagir lorsqu’ils parleront de mon blog (avec mon Facebook, mes mails, ils tomberont dessus de suite). Je songe aux prochains entretiens, tandis qu’on referme la lourde porte derrière moi, à comment me blanchir, comment me justifier…</p>
<br/>
<p>Sans savoir que ce 5 janvier sera le dernier jour où je rencontrerais un représentant de l’autorité iranienne.</p>
<p>22 heures ?, extinction des feux.</p>
<p>Joyeuse fête, Edouard.</p>
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<p><em>A suivre…</em></p>
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<p><em>* La Maison Dorée de Sarmakand est un album d’Hugo Pratt où Corto Maltese traverse les naissants nationalismes qui bouleversent la Turquie et l&#8217;Iran pour délivrer Raspoutine d’une prison d&#8217;Asie Centrale, surnommée la Maison Dorée de Sarmakand. </em></p>
<p>Le blog N0c0mment, c’est par là : <a title="http://www.n0comment.fr/" href="http://www.n0comment.fr/" class="broken_link">http://www.n0comment.fr/</a></p>
<p><a href="../allez-en-prison-ne-passez-pas-par-la-case-depart-ne-recevez-pas/trip"><em>&lt;&lt;&lt; ARTICLE 1 &lt;&lt;&lt;</em></a> <a title="Evin, la prison, jour apres jour..." href="http://www.f0ll0w-me.fr/evin-la-prison-jour-apres-jour/trip" target="_blank"><em>&gt;&gt;&gt; ARTICLE 3 &gt;&gt;&gt;</em></a></p>
<div id="_mcePaste" style="position: absolute; left: -10000px; top: 4125px; width: 1px; height: 1px; overflow: hidden;">
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</div>
<p><em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-782" title="Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01-213x300.jpg" alt="Mana Neyestani Une metamorphose iranienne" width="213" height="300" /></a> Mana Neyestani a publié en 2011 &laquo;&nbsp;Une Métamorphose Iranienne&nbsp;&raquo; (Editions Ca et Là), où il raconte son séjour dans la même prison d&#8217;Evin. En 2006, son dessin d&#8217;un cafard utilisant un mot Azeri lui vaut trois mois de taule. Il connaîtra ensuite d&#8217;énormes difficultés, lors de sa fuite, pour trouver un pays d&#8217;accueil, la France lui accordant le statut de réfugié politique en 2010. </em></p>
<p><em>Allez <a title="Une métamorphose iranienne, Mana Neyestani, Editions Cà et Là" href="http://www.caetla.fr/spip.php?article74" target="_blank">en apprendre plus sur sa bande dessinée</a>, et n&#8217;hésitez pas à vous la procurer ;).</em></p>
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		<title>Allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas…</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Feb 2011 20:39:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>doudou</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Ou “Comment finir en taule en Iran, pour Les Nuls”
…un exercice qui n’est sans doute pas d’une grande difficulté, et dont il existe un nombre de variables confinant à l’infini : boire ou acheter de l’alcool, consommer de la drogue, avoir une forme de relation quelconque avec une iranienne, par exemple. Je vais modestement livrer ma méthode, testée et approuvée, donc. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 599px"><a title="Prison Iran - Ambassade americaine" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranAmbassadeUSA.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Ambassade USA" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranAmbassadeUSA_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Ambassade americaine" width="589" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Téhéran. L’un des plus célèbres graffitis qui ornent l’enceinte de l’ancienne ambassade américaine d’Iran. </p></div>
<p><em>Ou “Comment finir en taule en Iran, pour Les Nuls”</em></p>
<p>…un exercice qui n’est sans doute pas d’une grande difficulté, et dont il existe un nombre de variables confinant à l’infini : boire ou acheter de l’alcool, consommer de la drogue, avoir une forme de relation quelconque avec une iranienne, par exemple. Je vais modestement livrer ma méthode, testée et approuvée, donc. Pour rappel, j’ai eu l’immense honneur de passer 15 jours derrière les barreaux à compter du 1er janvier 2011 (bonne année, d’ailleurs).</p>
<p>Une histoire qui nous fait remonter quelques jours en arrière. Aux alentours du 26 décembre, je crois. Mes pérégrinations d’alors m’avaient emmené à Tabriz, une ville importante du nord-est du pays. C’est là qu’entres-autres je rencontrais, au détour d’une boutique de lampes et d’éclairages, le malheureux Luuk, hollandais roux barbu de son état. A cette description, vous vous dîtes que Dame Infortune avait déjà posé son gros vilain doigt sur le pauvre garçon dès son plus jeune âge, vous êtes loin du compte. Pas de pot pour lui, il eût fallut qu’en sus nous nous liâmes d’amitié à cette occasion (oui j’ai torturé mon Bescherelle pour trouver cette tournure cette phrase).</p>
<p>Nos chemins s’y séparèrent immédiatement, mais les routes des <em>backpackers </em>menant toutes à Rome, ou en l’occurrence, à Téhéran, nous nous y retrouvâmes au soir du 31 décembre pour célébrer la nouvelle année à la cathédrale arménienne, où par quelque volte-face étrange du calendrier, les locaux fêtaient une variante locale de Noël, même si pour eux la naissance du Christ intervient quelques jours plus tard. Un spectacle pas si exotique qu’espéré (<em>ndr : pour un athée, aussi ch… qu’une messe de Noël de cathos</em>) si ce n’est le contexte d’islamisme étatique dans lequel il prend place. Passons.</p>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 313px"><a title="La cathédrale arménienne. Ce cliché, et le précédent, ont été emprunté à Anto, compagnon de route d’un temps, et auteur du très bon mais surtout somptueusement illustré blog LesPassengers" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranCathedralearmenienne.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Cathedrale armenienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranCathedralearmenienne_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Cathedrale armenienne" width="303" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">La cathédrale arménienne. Ce cliché, et le précédent, ont été emprunté à Anto, compagnon de route d’un temps, et auteur du très bon mais surtout somptueusement illustré blog LesPassengers</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p><span id="more-643"></span></p>
<p><em>Pour en savoir plus sur la vie des Téhéranais, je vous conseille un détour par <a title="Iranorama" href="http://webdoc.fr/monde-actu-internationale/iranorama-webdoc-iran/" target="_blank" class="broken_link">le webdoc Iranorama</a>.</em></p>
<p>1er janvier, 16h. Sur l’Iman Khomeini Street, l’imposante Bagh-e-Melli, une porte monumentale, attire l’œil. Belle architecture, décorations superbes, finitions travaillées. Première erreur, nous la franchissons pour faire quelques clichés, explorer la cour, rattraper l’avenue un pâté de maison plus loin. Ce faisant, nous ratons notre objectif : le Musée National iranien.</p>
<p>500 mètres plus loin, nous nous inquiétons donc d’avoir dépassé la bâtisse. A un grand carrefour, arrêt boisson/Lonely. Le guide de Luuk n’est plus d’actualité, du coup je sors mon petit PC pour mater la version pdf, comme d’hab, comme partout. Erreur fatale. Le flic de la circulation lève le sourcil, vient nous voir. Nous on a déjà fini, on remballe, on décolle. “Passports ?”. Ok. Je sors ma photocopie, Luuk son passeport où le tampon d’entrée, bien en règle, porte toujours à confusion en raison de sa date d’émission etc… Rien d’insurmontable. Mon compère essaie de faire la conversation, moi, j’aime pas bien sa tronche de moustachu à casquette. Il crache des trucs en farsi dans son talkie-walkie. Soit.</p>
<p>Se pointent deux barbus en civil dans une Lada. Super. “Come, come. Laptop ?”. Ils nous font monter à l’arrière de leur caisse. Game Over. “Jipi-esse?”. Non, je n’ai pas de GPS, je lui montre le pdf tandis que nous parcourons quelques mètres. Le bonhomme s’engouffre dans un bâtiment bas. Le chauffeur reste et s’emmerde ferme. Il teste notre farsi, peine perdue. Part discuter avec des militaires qui traînent leur kaki le long de la rue désertée.</p>
<p>Dernière conversation libre. On se marre à raconter des conneries avec Luuk. On essaie de prononcer convenablement des extraits du Phrase Book que j’ai récupéré par hasard. “Je n’ai pas acheté de drogue”. “Est-ce qu’on peut s’arranger ? Financièrement ?”. “Je veux parler à mon ambassade !”. Passe une heure.</p>
<p>C’est long. Je m’enquière de ce que peut se reprocher mon compagnon, rien, Luuk est une oie blanche. Pour ma part, j’ai bien fait quelques conneries, dit des choses pas très gentilles sur le régime par mail ou sur Internet. Je suis rentré dans le territoire avec deux cannettes de bière, c’est interdit, c’est con, je l’ignorais. J’ai trinqué au whisky avec des arméniens, l&#8217;avant veille. C’est sur la carte mémoire de la caméra, je l’en extrait, la met dans la poche de ma veste.</p>
<p>Deux heures qu’on poireaute. Je demande au chauffeur si je peux fumer, la vitre ouverte. Ok. Mes dernières clopes d’homme libre. J’aurais su, j’aurais bouffé le paquet. Ca va être encore long ? “No, no !”, dis le chauffeur. “Laptop”, avec un geste du doigt qui revient vers la bagnole, “and good by !”.</p>
<p>Trois heures. Bon. <a href="http://www.f0ll0w-me.fr/tel-aviv/trip" target="_blank">Je suis allé en Israël</a>. Des photos, des vidéos ? Bien sûr. Dans le PC. Quelques articles sur le blog. Rien de bien malin, rien de bien méchant non plus, je ne suis pas un grand supporter de l’Etat Hébreux, la condition palestinienne m’intéressait plus. Evidemment, j’avais obtenu le visa sur “free-paper”, entre autre pour pouvoir entrer en Iran. C&#8217;est une démarche vraiment unique en son genre : au prix d&#8217;un interrogatoire, d&#8217;une surtaxe, et d&#8217;un backchich aux douaniers jordaniens, on peut rendre son passage en terre hébreux indétectable, sans &laquo;&nbsp;stamp&nbsp;&raquo; local dans le passeport. Les vidéos sont assez bien planquées. S&#8217;ils tombent dessus, je sais qu’ils vont m’emmerder, interrogatoire, une nuit en taule. De toute façon je téléphonerai à l’ambassade. La France, merde. En bon affreux, je ne suis pas le dernier à cracher dessus, mais je suis protégé, je le sais. “Au pire, ils me collent deux semaines à l’ombre”.</p>
<p>Prémonitoire.</p>
<p>Quelque part.</p>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Avoir l’air con, Acte I, le Mur des Lamentations…" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranMurdesLamentations.jpg" target="_blank"><img style="display: inline; border: 0pt none;" title="Prison Iran - Mur des Lamentations" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranMurdesLamentations_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Mur des Lamentations" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Avoir l’air con, Acte I, le Mur des Lamentations…</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p>Trois heures et demi. Bon, y a un problème. Luuk sort son portable, est-ce qu’on appelle les ambassades ? On sait toujours pas ce qu’ils nous veulent, on n&#8217;a qu’à attendre. Si on est accusés de quelque chose, on demandera à les joindre. Ah ! Le bonhomme ressort avec mon PC. Palabre. Ils sont rejoints par deux hommes, une autre voiture, noire, vitres noires, garée derrière nous. L’un d’eux nous demande nos portables, me sort sans ménagement de la bagnole. La fouille est sommaire, il balance mes liasses de papelards,mes biftons, ma caméra, mes affaires, les clés de l’hôtel, sur le capot. M’amène à l’arrière de la sienne. Sort les menottes. Attaché à la portière, il m’enfile un bandeau sur les yeux. Serré très fort, ça me fait mal. On est vraiment dans la merde. Luuk subit le même traitement, apparemment.</p>
<p>La caisse est nettement plus confortable, on ne sent presque pas les embardées. Nos nouveaux chauffeurs nous intiment de baisser la tête, entre nos genoux. Nous n’avons pas le droit de parler. On nous en extrait une vingtaine de minutes plus tard, et on nous sépare. C’est sans ménagement que l’on m’introduit dans un nouveau bâtiment, yeux bandés . Culbuto humain. Me voilà menotté, face contre le mur, à un radiateur. J’apprendrai plus tard que ce sont les services secrets qui nous détiennent. J’attends. Quelqu’un me met un bandeau plus lâche, enfin.</p>
<div id="attachment_770" class="wp-caption aligncenter" style="width: 307px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Black-Monopoly.png"><img class="size-medium wp-image-770" title="Black Monopoly" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Black-Monopoly-297x300.png" alt="Allez en prison, ne passez par la case départ, ne recevez pas..." width="297" height="300" /></a><p class="wp-caption-text">Allez en prison, ne passez par la case départ, ne recevez pas...</p></div>
<p>Commence l’interrogatoire. Mon interlocuteur parle un anglais correct, avec un fort accent. Il est dans mon dos, avec au moins une autre personne. Des questions sur mon visa, la raison de ma présence, mon parcours. Des questions sur Luuk, beaucoup. Ah. Je vais être accusé d’homosexualité ? Fait chier. J’espère que Luuk a des tonnes d’albums photo de ses ex sur facebook, parce que c’est pas la liste de mes conquêtes féminines, tout sauf impressionnante, qui va me dédouaner. Remarque au moins là, on est innocent.</p>
<p>Puis “Have you been in Israel ?”. Bien…</p>
<p>Je demande à parler à mon ambassade. Après l’interrogatoire, promis. Ca m’arrange moyennement tout ça. Ok, ils ont les photos et les vidéos. Je vois ma gueule de touriste souriant devant le Dôme du Rocher. Le Mur des Lamentations. La Mosquée Al Aqsa. Je nie un peu, c’est les photos d’une copine, j’y étais pas moi, promis. “We see somebody on picturezz’ ” (non, pour de vrai ?), “It is not a “she”, it is a “he” ”. Super. La question qui coince, tu pourrais pas me la poser dans un anglais correct au moins, connard ?</p>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><a title="Eeeetttttt… Le Dôme du Rocher ! Une photo qui a fait se marrer nombre de policiers iraniens, sans doute. " href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranDomeduRocher.jpg" target="_blank"><img class=" " style="display: inline; border-image: initial; border: 0px initial initial;" title="Prison Iran - Dome du Rocher" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/PrisonIranDomeduRocher_thumb.jpg" border="0" alt="Prison Iran - Dome du Rocher" width="352" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Eeeetttttt… Le Dôme du Rocher ! Une photo à l&#39;évocation de laquelle nombre de policiers iraniens se poilent encore, sans doute. </p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p>Le moment n’est pas à l’échange grammatical, mes aveux en poche, j’ai droit à une gamelle, riz-haricots rouges. Pas d’ambassade. On relève brièvement mon bandeau, le temps de me braquer un téléphone portable sous le nez. Quatre lettres, &laquo;&nbsp;SONY&nbsp;&raquo;. Flash. Retour à la portière de ma bagnole, tu m’as manquée toi tiens. Je crois comprendre que Luuk est à côté. Bienvenue dans ma galère, compañero. Non content d’être dans la merde, voilà que j’y plonge un innocent. C’est toujours bon pour le moral.</p>
<br/>
<p>Une heure ? plus tard, arrêt final. On nous confie à de nouveaux gus, on nous trimballe. Dans une petite pièce, je trouve une chemise et un pantalon de pyjama, des claquettes. Je glisse ma SD card dans la <em>pocket money</em> de mon futal, si on me la demande à l’interrogatoire, vaut mieux pas que je l’emmène en cellule. Je garde mes lunettes. On nous retire le bandeau pour voir le docteur. T’en fais pas j’ai pas d’allergie. Ah si, le pollen. Ca devrait aller. A demis-mots en français, je fais comprendre à Luuk que nos hôtes n’ont pas apprécié toutes les étapes de mon parcours, comme on pouvait s’y attendre.</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<div id="attachment_781" class="wp-caption aligncenter" style="width: 604px"><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/neyestani-evin-bandeau.jpg" target="_blank"><img class="size-large wp-image-781   " title="neyestani evin bandeau" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/neyestani-evin-bandeau-733x1024.jpg" alt="neyestani evin bandeau" width="594" height="830" /></a><p class="wp-caption-text">Dans ma version, les couloirs étaient muets. Et aveugles. ©Mana Neyestani, confère pied de page</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Deux bâtisses plus loin, on nous introduit dans un couloir qui va vite nous devenir familier. Une porte est ouverte à droite. Good night Luuk. Trois mètres après, à gauche, on m’introduit dans ma nouvelle piaule. Dépose ton bandeau à l’entrée.</p>
<div class="wp-caption aligncenter" style="width: 258px"><a title="Couloir d'Evin" href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/image.png" target="_blank"><img class=" " style="display: inline; border-image: initial; border: 0px initial initial;" title="Couloir d'Evin" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/image_thumb.png" border="0" alt="Couloir d'Evin" width="248" height="198" /></a><p class="wp-caption-text">Vieille photo. Empruntée au blog Iran en Lutte. Vous comprendrez que je ne vous ai pas ramené beaucoup de clichés… Mais c&#39;est ressemblant.</p></div>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p>La lourde porte d’acier, ornée de ses deux trappes, une en haut, une en bas, se ferme sur une pièce de 1m50 sur 3. Il y a un petit bout de carton. A glisser dans la grille de la trappe du bas, pour appeler le gardien, me fait-on comprendre en quelques gestes. Attenant, 1m² consacré à des toilettes turques, et un lavabo. Il y a un loquet au battant de la petite porte des WC. Pourquoi…? Deux bouts de savon. Une amphore en plastique avec un long embout, pour se laver les fesses après avoir fait ses besoins. Ce n’est pas sale. Ce n’est pas propre. Deux fines ouvertures en hauteur, grillagées, barrées de persiennes métalliques horizontales. Quatre bouches d’aérations rondes, énormes. Un caillou gravée d’une mosquée, servant à symboliser la direction de La Mecque pour les afficionados de la courbette. Trois couvertures sur le tapis de sol criard.</p>
<p>Bienvenue dans ton nouveau chez toi.</p>
<br/>
<p><em>clichés : <a title="Les Passengers" href="http://www.lespassengers.com/" target="_blank">lespassengers.com</a>, <a title="Iran en lutte" href="http://iranenlutte.wordpress.com/" target="_blank">Iranenlutte</a></em></p>
<p><em>A suivre&#8230;</em></p>
<p><em><a title="La Maison Doree de Samarkand" href="http://www.f0ll0w-me.fr/la-maison-doree-de-samarkand/trip" target="_blank">&gt;&gt;&gt; SUITE (article 2) &gt;&gt;&gt;</a></em></p>
<p><em><a href="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-782" title="Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne" src="http://www.f0ll0w-me.fr/wp-content/uploads/2011/02/Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01-213x300.jpg" alt="Mana Neyestani Une metamorphose iranienne" width="213" height="300" /></a> Mana Neyestani a publié en 2011 &laquo;&nbsp;Une Métamorphose Iranienne&nbsp;&raquo; (Editions Ca et Là), où il raconte son séjour dans la même prison d&#8217;Evin. En 2006, son dessin d&#8217;un cafard utilisant un mot Azeri lui vaut trois mois de taule. Il connaîtra ensuite d&#8217;énormes difficultés, lors de sa fuite, pour trouver un pays d&#8217;accueil, la France lui accordant le statut de réfugié politique en 2010. </em></p>
<p><em>Allez <a title="Une métamorphose iranienne, Mana Neyestani, Editions Cà et Là" href="http://www.caetla.fr/spip.php?article74" target="_blank">en apprendre plus sur sa bande dessinée</a>, et n&#8217;hésitez pas à vous la procurer ;).</em></p>
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